‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 100 sur 327 · MIRACLES DU DIACRE PARIS · texte numérisé non relu

MIRACLES DU DIACRE PARIS

aussi considérable, étonnée et curieuse, se mêla aux jansénistes, par esprit d'opposition, pour aller voir faire des miracles malgré la police. Les faits se multiplièrent tellement, non-seulement à Paris, mais sur divers points de la France, où l’on invoqua le bienheureux Pàris, et un bon nombre de ces faits parurent tellements attestés, que les constitutionnaires , en désespoir de cause, prirent le parti d'attribuer ces phénomènes au diable. C’est ce que firent l'archevêque de Paris, par son mandement du 15 juillet 1731, puis le pape Clément XIL', dans son bref du 22 août de la même année contre les faux miracles.

Il y avait près de quatre ans que ces étranges spectacles se renouvelaient avec des intervalles et des recrudescences, lorsque le gouvernement, après avoir inquiété, poursuivi individuellement quelques-uns des acteurs, fit fermer le cimetière Saint-Médard par ordonnance du roi (27 janvier 1732)?. Le pouvoir royal n'accusait pas les convulsionnaires d’être des suppôts de Satan, comme faisait le pouvoir ecclésiastique : il les accusait d’être des imposteurs, sur les rapports « d’un grand nombre de médecins et de chirurgiens » chargés de les examiner. Le public ne tint aucun compte de rapports évidemment dictés par l’autorité, et l'effervescence janséniste ne fit que changer de théâtre. Les convulsions eurent lieu à huis clos, dans des maisons privées, et les miracles se transportèrent de place en place, harcelés et traqués par la police. Tous les efforts des deux puissances ecclésiastique et séculière eussent échoué à dompter cette pieuse rébellion, si elle n’eût trouvé sa décadence dans ses propres excès. Les assemblées nocturnes et mystérieuses de la secte prirent un caractère de plus en plus fanatique. Les scènes qui s’y donnaient devinrent à la fois indécentes et cruelles. Le trait le plus commun, chez les femmes qui y jouaient le principal rôle, était une combinaison extrèmement bizarre d’excitation hystérique et de cette insensibilité momentanée que les magnétiseurs réussissent quelquefois à produire sur les somnambules, mais qui, chez les convulsionnaires, se manifestait spontanément. Dans la viclence de leurs-spasmes, les convulsionnaires appelaient à grands cris des secours, des

1. Corsini : il avait succédé, en 1730, à Benoît XII. 2. Anciennes Lois françaises, t. XXI, p. 369.

consolations ; tes secours consistaient à leur piétiner le corps et à les frapper avec violence : quatre ou cinq hommes debout pesaient de tout leur poids sur une jeune fille étendue, ou la frappaient à coups de bûches, sans qu’elle témoignât la moindre souffrance : on en vit se faire crucifier, en imitation de la Passion , Sans paraître sentir les clous qui leur traversaient les mains et les pieds! A ces folies inouïes se joignirent les vieilles folies renouvelées des sectaires protestants, les prédictions apocalyptiques, le nombre 666, le chiffre du nom de la Bête, retrouvé dans le nom de Louis Quinze, l'apparition d’un prétendu prophète Élie, etc.

C'en était trop, non pas seulement pour le public, mais pour la portion éclairée du jansénisme. La tradition d’Arnaud et de Nicole, des cartésiens de Port-Royal, était incompatible avec cette frénésie orgiaque. Les théologiens sérieux du parti réclamèrent avec éclat : le parlement informa contre les sectaires; les raisonneurs se séparèrent des fanatiques et ‘voulurent distinguer entre la doctrine et ses disciples compromettants, entre miracles et miracles. Le public ne s'arrêta pas à ces distinctions : une fois la réaction commencée dans l'opinion, l’on ne vit plus que les guérisons imparfaites, les rechutes des prétendus miraculés, les morts causées par les convulsions, les scandales et les friponneries mêlés au fanatisme. Après avoir cru jusqu’à l'impossible, on nia même le vrai; tout s’abima dans le ridicule et il ne resta, dans l'esprit de Paris et de la France, que la honte d’avoir été dupes?2.

Ce n’était pas aux jésuites que devait profiter l’abaissement des jansénistes, mais à un troisième parti qui grandissait à vue d’œil et qui étendait partout ses conquêtes. La conclusion que tire de toute cette guerre religieuse une immense portion du public, cherchons-la, non pas dans les écrivains célèbres, dans les chefs d'écoles, mais dans un obscur chroniqueur qui enregistre mois

1. Par compensation, les molinistes le trouvèrent dans le nom du père Quesnel, V. une curieuse note manuscrite en tête du t. III d’un recueil de pièces in-4° sur les miracles du diacre Pâris, appartenant à la bibliothèque de l’Arsenal ; 4974, T.

2. V. Recueil des miracles Opérés par l’intercession du diacre Pâris, trois vol. in-12, — La bibliothéque de l’Arsenal possède un autre recueil de pièces très-curieuses réunies en trois volumes in-4°, par M. de Paulmi. — V. aussi la Vérité sur les miracles, etc. par Carré de Montgeron; — et le fameux journal janséniste Nouvelles ecclésiastiques. années 1728 et suivantes,

1732-1733] RÉACTION INCREDULE,. 471

par mois, sans songer à la publicité, les nouvelles du parlement et de la ville, esprit de moyenne portée et d'opinions nullement hardies en toute autre matière, expression fidèle de la bourgeoisie raisonneuse. « Plus on creuse ces matières, soit sur les prophéties, soit sur les anciens miracles reçus par l'Église, et plus on voit l'obscurité des unes et l'incertitude des autres, qui se sont établis, dans ces temps reculés, avec aussi peu de fondement que ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux... Si cela arrive de nos jours dans un siècle raffiné, irréligieux et débauché, il ne faut plus être surpris de quelle manière, dans tous les temps, les différentes religions ont pris faveur. La politique s'en mêle, et l’établissement s’en fait insensiblement.. Par ce que l’on voit (sur la manière dont la bulle Unigenitus a été reçue), on peut juger sainement du respect intérieur que l’on doit avoir pour tous les grands points décidés par l'Église universelle". »

Cette citation, qui révèle une situation morale si grave, suffit pour le moment : nous examinerons bientôt de plus près et plus longuement l’état des idées en France, et nous assisterons à la formation du grand parti philosophique et incrédule.

La transaction conclue entre le ministère et le parlement à la fin de 1732 n’avait pas fait cesser les hostilités entretenues par la question des miracles. Le parlement continua de supprimer les mandements des évêques ultramontains, le conseil du roi, de supprimer des mandements jansénistes et de revendiquer la loi du silence, enfreinte à chaque instant par les deux factions, mais l'attention du publie n’était plus là et les événements du dehors lui offraient un plus vif intérêt. Après vingt ans de paix, à peine interrompus, en 1719, par une expédition sans péril et sans gloire, la France avait repris les armes sous le pacifique Fleuri.

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