LE PARLEMENT ET LA COUR
Pendant la guerre parlementaire, des faits d’une tout autre nature, œuvre de l’exaltation janséniste, avaient porté cette exaltation jusqu’au délire et frappé d’étonnement toute la France. Dans les dernières années du xvn siècle et les premières du xvrre, les solitudes cévenoles avaient vu reparaître ces phénomènes extraordinaires que l’histoire nous montre signalant toutes les crises des religions. Maintenant, des prodiges analogues éclataient et se multipliaient au milieu de Paris, sous les yeux de la génération la plus railleuse, la plus légère, la moins enthousiaste, la moins religieuse, qu’eût encore produite la France, et cette géncration en était un moment fascinée. La situation morale des janscnistes persécutés amena logiquement ces prodiges : eux, qui se croyaient les seuls héritiers de la primitive Église, les seuls dépositaires de la doctrine des apôtres et des pères, de saint Paul et de saint Augustin, ils se voyaient traqués, exilés, interdits du saint ministère, exclus de la communion à la mort par les ennemis du dogme de la Grâce, qui était pour eux la religion tout entière : ils voyaient, de leurs yeux, la chute, la défection de l'Église, que les théologiens gallicans aussi bien qu’ultramontains avaient tant de fois déclarée impossible. À peine restait-il dans l’'épiscopat quelques rares champions de la vérité. L'Église visible ainsi tombée, comment la foi chrétienne pouvait-elle être sauvée et les promesses de Jésus-Christ accomplies, sinon par l’intervention directe et surnaturelle de la divinité? L’attente de miracles capables de confondre les ennemis de la Grâce était toute simple chez des gens qui croyaient, comme d’ailleurs la masse des chrétiens, que le Créateur dérange parfois, pour des causes particulières, les lois générales qu’il a données à la Nature.
Quand on attend des prodiges, il en vient toujours. Les jansénistes avaient déjà eu jadis, pendant les beaux jours de Port- Royal, le fameux miracle de la Sainte-Epine. Dans les dernières années qui précédèrent la mort du cardinal de Noaiïlles, plusieurs faits miraculeux commencèrent d’être signalés à l'attention publique : c’étaient des guérisons soudaines de maladies’invétérées La plus saillante de ces cures fut celle d’une femme guérie d'une paralysie et d’un flux de sang, pour s'être prosternée devant le saint-sacrement, dans la procession d’une paroisse janséniste, au
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faubourg Saint-Antoine. Parmi les témoins qui signèrent le procès-verbal de l'événement, on trouve le nom d’ArouET DE Vor- TAIRE!.
Sur ces entrefaites, il vint à trépasser, au faubourg Saint- Marceau, un homme d'église appartenant à une famille parlementaire du nom de Pàris, dévot ascétique et à extases, très-charitable, très-opposé à la bulle, qui, par humilité, n’avait pas voulu dépasser le diaconat et s'était fait mourir, à trente-sept ans, à force de macérations (1% mai 1727). Il passait pour un saint dans son quartier. Les pauvres, les infirmes qu'il avait nourris, allèrent s'assembler et faire des neuvaines autour de sa tombe, dans le cimetière de Saint-Médard. Bientôt se répandit le bruit de quelques guérisons miraculeuses : les jansénistes s'attroupèrent de toute la ville. Des frémissements électriques couraient dans ces foules animées d'une même passion : l'agitation redoublait; les femmes s'emportaient en sanglots et en cris; des attaques de nerfs, des spasmes convu!sifs s’'emparaient des plus exaltés; quelques-uns étaient saisis par l’extase; des malades, des impotents, transportés d’une foi ardente, se faisaient étendre sur le saint tombeau ; des malheureux tourmentés de crises nerveuses y retrouvaient un calme inespéré; des paralytiques, des boiteux, au contraire, après de violentes convulsions, se relevaient et marchaient; on prétendit même que des affections d'une tout autre nature et tout à fait étrangères au système nerveux, des chancres, des ulcères, avaient disparu subitement, ce qui serait absolument inexplicable. Ce qui est certain, et ce qui fut d’un effet prodigieux, c’est qu’une femme en bonne santé, qui s’avisa, par dérision, d'aller se coucher sur le tombeau du saint homme en feignant d’être paralytique, fut tout à coup saisie d’un tel eflroi de son sacrilége, qu’une attaque très-réelle de paralysie se déclara chez elle, Une grande partie de Paris, crut, sans réserve, au pouvoir surnaturel du diacre Pâris : une autre partie, au moins
1. 31 mai 1725. — Il est fAcheux que Voltaire n’ait pas expliqué ce qu’il pensait de la nature du fait; car, s’il ne croyait pas à un miracle et s’il s'en raille, il ne paraît pas non plus avoir soupçonné d'imposture la femme La Fosse. V. sa lettre du 20 août 1725, à madame de Bernières, dans sa Correspondance générale, t. I, — V. aussi le Journai de l'avocat Barbier, t. I, p. 219.