‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 105 sur 327 · XV · texte numérisé non relu

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478 FLEURI. 11733-17384; ne se fiait qu’à ses troupes saxonnes; elles étaient réduites à quinze mille hommes inaguerris et indisciplinés. On ne put rassembler à Varsovie que huit mille combattants, qui défendirent bravement le passage de la Vistule jusqu’à l’entière clôture de la période électorale. Les factieux, qui s'étaient cantonnés à Praga, de l’autre côté du fleuve, ne purent pénétrer à temps dans la plaine de Wola, près de Varsovie, lieu consacré aux royales élections. La veille du jour où expirait la période électorale, ils s’assemblèrent dans une forèt sur la rive droite de la Vistule et proclamèrent roi Auguste de Saxe (5 octobre 1733). Ils n’étaient pas plus de trois mille gentilshommes; mais toute l’armée russe était derrière eux. Les troupes polonaises furent enfin obligées d’évaeuer Varsovie. Le roi Stanislas, aussitôt après son élection, se voyant sans armée pour tenir la campagne, était parti avec ses principaux adhérents. Il n’y avait pas, dans tout l'intérieur de la Pologne une seule place forte devant laquelle on pût arrêter l'ennemi. Stanislas ne trouva d’asile sûr qu’à Dantzig, cette riche ville hanséatique qui était plutôt protégée que sujette de la couronne de Pologne et qui, à son tour, protégea son suzerain avec courage et dévouement. Une fois Stanislas établi à Dantzig, rien n’était perdu s’il recevait dans ce port un renfort français capable de servir de point d'appui aux confédérations polonaises qui se levaient dans chaque province contre l'étranger.

L'ennemi le comprit bien : après avoir organisé l'occupation des principales villes, tandis qu’Auguste III se faisait couronner à Cracovie, les Russes marchèrent sur Dantzig au mois de janvier 1734 : le général Munich, qui dirigeait toutes les affaires de la guerre en Russie, accourut en personne, avec tout ce qu’il put rassembler de troupes. Les forces des assiégeants ne furent pas cependant très-considérables, Les envahisseurs avaient à occuper, avec une centaine de mille hommes, tant russes et saxons. que hordes irrégulières, un immense pays sillonné en tous sens par les bandes de la noblesse confédérée. Munich n'eut peut-être pas trente mille hommes à employer à la vaste circonvallation de Dantzig. Il réussit, après de grands efforts, à barrer la Vistule et à couper les communications de la ville avec la mer et avec le fort qui commande l'embouchure du fleuve. Les approches furent

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éncrgiquement disputées et coûtèrent beaucoup de sang à l’ennemi. Les assiégés, qui avaient reçu de France, avant le siége, de l'artillerie, de l'argent, des ingénieurs, tenaient toujours les yeux fixés sur la mer. Quelques bâtiments français parurent enfin dans la rade vers le 10 mai, jetèrent trois bataillons à l'embouchure de la Vistule, puis, le 14, rembarquèrent ce faible détachement et remirent à la voile ! Les chefs de cette expédition dérisoire avaient jugé impossible de rien tenter. Ils ramenèrent l’escadre à Copenhague, le Danemark étant resté neutre, malgré ses engagements secrets avec l’Autriche et la Russie.

L'ambassade de France à Copenhague était alors occupée par un colonel breton, brillant d'esprit, de savoir et de courage, le comte de Plélo. Désespéré de la honte qu’il voit rejaillir sur le nom français dans tout le nord, il réunit chez lui les chefs du corps expéditionnaire; il leur reproche de n’avoir pas combattu à tout prix. « C’est aisé à dire, s’écrie un des officiers, quand on est en sûreté dans son cabinet! » — « Ce que j'ai dit, je vous montrerai à le faire, » répond Plélo, et il les somme de retourner avec lui à Dantzig. Le commandant des troupes de débarquement, le comte de La Peyrouse - Lamotte, brave officier qui s'était fort distingué autrefois en Espagne contre les Anglais, n’y peut tenir et passe du côté de Plélo. Ils partent, comme les victimes dévouées des anciens temps; tous deux convaincus de l'impossibilité de vaincre. Avant de s’embarquer, Plélo écrit ces trois lignes à Chauvelin : « Je suis sûr que je n’en reviendrai pas : je vous « recommande ma femme et mes enfants'.» Le 24 mai, La Peyrouse et Plélo débarquent sous le fort de Wechsel-Munde (Bouche-de-Vistule), avec les quinze cents soldats renforcés de quelques Français que Plélo a ramassés à Copenhague : le 27, ils marchent aux lignes russes, forcent les barrières et poussent en avant, sous un feu d’enfer, pour joindre les assiégés sortis de la ville. Le succès semble près de récompenser leur héroïque audace, quand Plélo tombe criblé de balles : le passage se referme ; les masses ennemies ralliées menacent d’engloutir cette poignée d'hommes; La Peyrouse ramène sa petite troupe en bon ordre

1 Flassan, t, V, p. 71.

sous le canon de Wechsel-Munde, dans son camp, où une partie de l’armée russe vient l’assiéger. Si l'expédition eût compté cinq ou six mille hommes au lieu de dix-sept ou dix-huit cents, la mort de Plélo n’eût point empêché le succès de l’entreprise!

La ville et le petit camp français rivalisèrent de valeur et de constance; mais ni l’un ni l’autre n’avaient plus de secours à espérer : la petite escadre française avait été obligée de gagner le large devant la flotte russe. La Peyrouse tint près d’un mois dans son camp. Enfin, le 23 juin, bombardé par terre et par mer et menacé d’un assaut que sa troupe épuisée ne pouvait plus soutenir, il capitula à condition de se rembarquer avec armes et bagages. Telle fut l'issue de la première rencontre qui ait eu lieu entre les armes françaises et russes. L'événement en fut aussi honorable pour nos soldats que déshonorant pour notre gouvernement : c’est là un des contrastes quê nous sommes condamnés à retrouver sans cesse durant le règne de Louis XV.

Peu de jours après, le roi Stanislas s’évada, presque seul et déguisé, à travers les inondations qui s’étendaient au sud de Dantzig, et se réfugia sur le territoire prussien. La ville, à bout de ressources, se résigna à reconnaître l’usurpateur et à payer une rançon aux Russes (7 juillet). Un assez grand nombre de seigneurs polonais rejoignirent Stanislas à Kænigsberg, où le roi de Prusse toléra cette émigration, qui se qualifia d’États confédérés du royaume de Pologne; mais, pendant ce temps, les chefs des vraies confédérations, des confédérations militantes, perdaient courage en voyant leurs efforts se briser contre la discipline moscovite ct se soumettaient les uns après les autres au roi saxon imposé par la Russie.

Le gouvernement français ne voulant rien faire de sérieux par lui-même, avait essayé d’obtenir des diversions du côté de la suëde et de la Turquie; mais il n’entraîna point la Suède à temps : la Turquie était retombée sous un gouvernement barbare et fanatique, depuis la catastrophe du vizir Ibrahim, en 1730 :

1. Massuet, His. de la dernière guerre, t. I, p. 150-212. — Récit de lexpéditie, de 1733, par M. le colonel Aubert, dans le Moniteur de l'armée, mai 1854. Les Russes témoignérent la plus vive admiration pour Jeurs héroïzues adversaires : M. de La

Peyrouse et ses officiers, conduits provisoirement à Saint-Pétersbourg, y furent comblé; d’honneurs par la tzarine,

1733-1734] S1ANISLAS EXPULSÉ. 181

elle était d’ailleurs occupée d’une guerre malheureuse contre la Perse, qu'avait relevée le fameux Thamas-Kouli-Khan : la Turquie eût consenti cependant à intervenir, si Fleuri eût voulu s’engager à une alliance ouverte contre l'Autriche et à ne pas faire de paix séparée !. Il craignit que cela ne décidât l'Angleterre à soutenir l'Autriche et refusa. L’ambassadeur français à Constantinople réussit seulement à susciter, du côté du Caucase, une irruption des Tatares de Crimée, insuffisante pour réagir sérieusement sur la Pologne.

Dans toute cette grande question de Pologne, le cardinal de Fleuri avait fait jouer à la France le misérable rôle d’un gouvernement qui ne sait ni s'abstenir ni agir ! Jamais le nom français n'avait été compromis à ce point dans la politique moderne!

Les affaires européennes n'avaient pourtant point partout le même aspect, et le regard d’un Français, en passant du nord au sud, y trouvait de moins afflis ‘ants spectacles. L’Autriche payait pour la Russie.

Le parti belliqueux, généraux et courtisans, secondé par Chauvelin, obligea du moins Fleuri à faire la guerre par terre, puisqu’il n’y avait pas moyen de le contraindre à la faire par mer. Chauvelin ne pouvait sauver la Pologne : il résolut d’affranchir l'Italie. Le printemps et l'été de 1733 s'étaient passés en vives négociations avec l'Espagne et la Sardaigne. Le peu de confiance que les étrangers avaient dans la résolution de Fleuri, et les prétentions outrées de la reine d'Espagne, étaient cause de ce retards : ce n’était pas seulement pour ses enfants, mais pour elle-même, qu'Élisabeth Farnèse rêvait la domination de l'Italie; elle prétendait se soustraire, en s’assurant une souveraineté personnelle, à la morne et monacale existence faite aux reines douairières d’Espagne. Enfin, deux traités secrets furent signés avec les cabinets de Turin et de Madrid (26 septembre — 25 octobre 1733). On y convenait de chasser les Autrichiens d'Italie : le

1. Cette offre de la Turquie était due à un renégat français, émule de Riperda, au comte de Bonneval, qui, après avoir déserté tour à tour les drapeaux de la France pour ceux de l'Autriche, ceux de l'Autriche pour ceux de la Turquie, semblait vouloir se réhabiliter, aux yeux de sa première patrie, en frappant les vieux ennemis de la France. V. T. Lavallée, Revue Indépendante du 10 janvier 1844.

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Milanais devait être réuni au Piémont et former un royaume de Lombardie; Naples et la Sicile devaient être conquis au profit de l'infant don Carlos, qui céderait Parme et la Toscane à son frère puîné, don Philippe ‘; les Deux-Siciles et les présides de Toscane seraient réunis à l'Espagne en cas d'extinction de la postérité mâle d’Élisabeth Farnèse. Une convention particulière entre la France et la Sardaigne stipulait que la Savoie serait cédée à la France quand le roi de Sardaigne aurait Mantoue en sus du Milanais. La France, dans la pensée de Chauvelin, devait avoir l’honneur de rendre à l'Italie l'indépendance nationale qu’elle avait la première commencé à lui arracher sous Charles VIIL. Chauvelin jugeait que les fils de Philippe V, transplantés en Italie, deviendraient Italiens, comme Philippe V lui-même était devenu Espagnol. L'Italie confédérée, délivrée de toute domination étrangère, reprenait le rang qui lui appartient dans le système européen. Une seule chose déparait cette belle coùception et menaçait d’en annuler les effets ; c'était la réversibilité des Deux-Siciles à la couronne d’Espagne, arrachée à Chauvelin par la nécessité supposée de l'alliance espagnole ?.

Tandis qu’on s’assurait l'alliance espagnole et sarde, on obtenait la neutralité des deux puissances maritimes, en promettant de ne pas attaquer les Pays-Bas Autrichiens. La Hollande ne demandait qu'à rester en paix, pourvu qu’on ne touchât point à sa barriére, et Robert Walpole, à qui l'extension impopulaire des droits d’accise (impôts indirects) occasionnait d’assez graves embarras, reconnut le sacrifice que Fleuri lui avait fait de nos intérêts maritimes, en laissant à la France une certaine latitude d’action sur le

1. Le marquis d’Argenson, fils aîné du fameux lieutenant de police et ami de Chauvelin, lui avait proposé de rétablir la république à Florence et à Sienne. V. Hém. du marquis d'Argenson, p. 369; 1 vol. in-8°, 1825. Ce ne sont pas des Mémoires proprement dits, mais plutôt des extraits du vaste recueil manuscrit de notes, de réflexions, d’anecdotes, de considérations sur toute sorte de matières, qu'a laissé le marquis d'Argenson. Un des héritiers de son nom vient d’en publier une deuxième édition beaucoup plus étendue, qne nous avons déjà citée plusieurs fois, sous le titre de Mém. et Journal inédit etc.; 5 vol. in-18, 1857-1858, La Société de l’histoire de France en prépare une troisième sur un autre plan.

2. Garden, Traités de paix, t. UT, p. 172: — Cet ouvrage récent est le seul qui embrasse, dans un ordre chronologique, toute l'histoire diplomatique moderne. M. de Garden a refondu Koch et Schæll, — Mém. de d'Argenson, p.371.

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