PRISE DE KEHL
continent : la réserve relative à la Belgique suffisait pour le moment aux intérêts anglais, et le cabinet de Londres était fort mécontent que l’empereur eût suscité une crise européenne sans consulter George IL. La Prusse et le Danemark, comme on l’a vu, demeuraient immobiles ; les Russes étaient occupés à envahir et à contenir la Pologne. L’Autriche se trouvait donc seule, quand la France, puis l'Espagne et la Sardaigne, lui lancèrent une triple déclaration de guerre (10-27 octobre).
Deux armées françaises franchirent aussitôt les Alpes et le Rhin'. Elles étaient commandées par les deux derniers survivants des grands généraux de Louis XIV, Villars et Berwick. On avait jugé nécessaire de faire une diversion en Allemagne pour favoriser la grande expédition d'Italie. Du 12 au 14 octobre, un détachement français occupa Nanci sans résistance, et un corps d'armée, réuni à Strasbourg sous les ordres de Berwick, investit le fort de Kehl. Le gouvernement français s’excusa, auprès du corps germanique, de cette attaque contre une forteresse de l'Empire, en protestant qu’il n’entendait rien garder de ce que la nécessité d'atteindre l'Autriche l’obligerait à occuper en Allemagne. Les Français ne levèrent aucune contribution et payèrent tout ce qu'ils prirent. Kehl, dont les fortifications avaient été mal entretenunes depuis la paix de Bade, se rendit le 28 octobre. Les pluies de novembre arrêtèrent l’armée et l’on ne tenta pas d'autre opération sur le Rhin cette année.
Les événements, au contraire, se précipitaient en Italie. Quarante mille Français joignirent douze mille Piémontais à Verceil. Cinq mille cavaliers espagnols traversèrent le sud-est de la France et la Ligurie pour rejoindre en Toscane seize mille fantassins que transportait à Livourne la flotte d’Espagne. Villars, nommé maréchal-général [le titre qu'avait porté Turenne), partit le 26 octobre pour aller se mettre à la tête des Franco-Piémontais : une ardeur juvénile ranimait son cœur octogénaire; il fut fidèle à son caractère dans ses dernières paroles au cardinal-ministre, quand il lui fit ses adieux à Fontainebleau devant toute la cour :
1. Un règlement du 28 mai 1733 avait ordonné aux officiers de cavalerie de reprendre la cuirasse et aux cavaliers de reprendre le plastron. V. Mém,. de
Villars,
« Dites au roi qu’il peut disposer de l'Italie; je vais la lui conquéerir'.»
Ge n’était point une vaine fanfaronnade : conquérir l'Italie, c'est-à-dire en chasser les Autrichiens, n’était pas très-difficile, pourvu que chacun des alliés fit son devoir. L'empereur avait été d’une étrange imprévoyance. Il n'avait pas écouté le prince Eugène, qui le pressait de se mettre sur je pied de guerre: il avait dégarni à tel point la Lombardie pour masser ses troupes sur la frontière polonaise, que le gouverneur du Milanais n’avait guère qu'une douzaine de mille hommes à sa disposition. Jusqu'au dernier moment, Charles VI avait compté, ou que Fleuri n'oscrait pas attaquer, ou que le roi de Sardaigne défendrait les Alpes contre les Français. Le gouverneur du Milanais avait dégarni ses magasins pour fournir des munitions aux Piémontais.
Le roi de Sardaigne, Charles - Emmanuel III ?, nommé, par le traité du 26 septembre, généralissime des forces combinées, n’avait pas attendu l’arrivée de Villars pour entrer en campagne. Dès le 24 octobre, les Franco-Piémontais s’avancèrent de la Sesia sur le Tésin. Vigevano se rendit le 27; Pavie envoya ses clefs le 31; l’armée passa le Tésin; Milan fit sa soumission le 3 novembre ; la garnison autrichienne s’était retirée dans le château. Le gouverneur Daun, s’était hâté de concentrer le peu qu’il avait de troupes dans un petit nombre de places, en attendant qu'une armée arrivât d'Allemagne à son secours. Il n'y avait point à hésiter; il fallait masquer les places par des détachements et marcher au Mincio et à l’Adige, aux débouchés des Alpes tyroliennes. C'était Ja pensée de Villars, qui joignit Charles-Emmanuel, le 11 novembre, à Milan. Le roi de Sardaigne repoussa ce plan : Charles-
1. Villars, p. 414. — Ici finissent ses mémoires, très-précieux pour les dernières années de sa vie, où il siégeait au conseil du roi.
2. Le roi Victor-Amédée Il, père de la feue duchesse de Bourgogne et aïeul maternel de Louis XV, avait abdiqué, en 1730, au profit de son fils Charles-Emmanuel sa tête s'étant affaiblie sans que son humeur inquiète se calmât, il avait fait bientôt quelques démarches qui semblaient indiquer l'intention de reprendre le sceptre qu il avait donné; son fils, alors, l'avait fait brutalement arrêter et jeter dans une forte. resse. Ce fut un des grands scandales monarthiques du siècle. Victor-Amédée II mourut prisonnier, le 10 novembre 1732, sans que ni Louis XV, ni aucun autre souverain, se fût intéressé en sa faveur, On avait feint de le croire fou, pour se dispenser d'intervenir,