CONQUÊTE DU MILANAIS
Emmanuel se fiait médiocrement à Fleuri, point du tout à la reine Élisabeth, et n’avait point encore de nouvelle officielle du iraité entre la France et l'Espagne, qui n’avait été signé que le 25 octobre à Madrid. Persuadé que la reine d’Espagne chercherait à revenir sur la promesse que la France avait faite du Milanais à la couronne de Sardaigne, il ne songea qu’à prendre possession au plus tôt des villes milanaises, comme si la solidité de cette possession n’eût pas été subordonnée aux événements généraux de la guerre. L'armée franco -piémontaise fut donc employée à faire des siéges. De novembre à février, Pizzighitone, les citadelles de Crémone et de Milan, Novare, Tortone, le fort de Fuentes, etc., furent réduits à capituler. Trois mois suffirent à l'entière conquête du Milanais; mais la grande place forte de Lombardie, Mantoue, restait aux Autrichiens, et l'armée de secours s’amassait en Tyrol.
On pouvait encore barrer le passage à l'ennemi, ou laccabler à la descente des Alpes. Villars conjura le jeune candidat au trône de Naples, don Carlos, et le général espagnol Montemar, de se réunir aux Franco-Piémontais pour fondre tous ensemble sur l'armée de Tyrol. Les Espagnols avaient d’autres ordres; leur reine était incapable d’ajourner, dans un intérêt collectif, l’impatience de ses cupidités dynastiques; elle avait fait enjoindre à son fils de marcher droit à Naples. Les Espagnols, dès le mois de février 1734, tournèrent le dos à la Haute-Italie et, de la Toscane, se dirigèrent par l'État Romain vers la frontière napolitaine.
Charles-Emmanuel fut entièrement confirmé dans son opinion sur les vues du gouvernement espagnol, qui avait évité tout engagement direct avec lui : il ne douta pas que la reine Élisabeth, une fois Naples réuni dans ses mains à Parme et à la Toscane, n’aspirât à l’entière domination de l'Italie, et il craignit de n’être que faiblement soutenu par le gouvernement français vis-à-vis des Bourbons d’Espagne. Dès lors, il recommença à jouer le jeu double si habituel à son père et à ses aïeux, ne voulut pas s’ôter toute chance de réconciliation avec l'empereur, ne compléta pas son contingent, qui eût dù être porté à vingt-quatre mille hommes, et refusa d'engager l’armée par delà l’Oglio. On porta seulement les avant-postes dans le Mantouan, et la plus grande partie
de février, mars et avril furent consumés dans une inaction qui désespérait Villars. Au lieu de cette campagne glorieuse et décisive par laquelle Villars avait rêvé de terminer sa carrière, le vieux guerrier se trouvait reporté à ce temps de navrantes déceptions où un allié indocile aux conseils de son génie, l'électeur de Bavière, avait fait échouer ses larges conceptions. L'armée impériale, commandée par le feld-maréchal Merci, était cependant descendue sans obstacle du Tyrol dans le Brescian et le Mantouan. Elle comptait environ quarante mille hommes, les meilleurs soldats de l'empereur. Elle ne chercha point à franchir l’Oglio pour attaquer le Milanais : elle déroba un passage sur le Pô, entre San- Benedetto et Borgo-Forte, afin de transporter la guerre dans le Parmesan et de se placer entre les Franco-Piémontais et les Espagnols (2 mai 1734). L'expérience avait prouvé qu'il était impos- Sible d'empêcher une opération de ce genre, le passage du P6, comme celui de l’Adige, pouvant être effectué sur un trop grand nombre de points, Villars, à cette nouvelle, entraîna le roi de Sardaigne par delà l'Oglio et tâcha de prendre l’ennemi à revers, avant qu'il eût achevé de traverser le Po. Il était trop tard et l’on ne put atteindre et défaire que quelques détachements. Le roi et le maréchal, en faisant une reconnaissance avec les gardes-ducorps de Charles-Emmanuel ct quatre-vingts grenadiers, se trouvèrent tout à coup en présence d’un assez gros parti qui fit feu sur eux. On pressait le roi de se retirer. « Ce n’est pas ainsi qu’il faut sortir de ce pas ! » s’écria Villars ; il mit l'épée à la main ; le roi en fit autant, et tous deux chargèrent à la tête des gardes-ducorps. L'ennemi enfoncé se dispersa. Comme le roi complimentait le vieux maréchal sur la vigueur et l'activité qu'il avait conservées : « Sire, répliqua Villars, ce sont les dernières étincelles de ma vie; C’est ici la dernière opération de guerre où je me trouverai, et,
« C’est ainsi qu’en partant je lui fais mes adieux. »
Le vieux guerrier, en effet, dégoûté par l’opiniâtre refus de Concours qui avait fait échouer son plan, avait demandé et obtenu son rappel en France. Il partit, le 27 mai, du camp de Bozzolo ; mais il ne revit point sa patrie, L'épuisement qu’il avait allégué