VIE PRIVÉE DU ROL
riel, à peine troublé par l’éternelle guerre de la bulle, toujours plus mesquine et plus monotone. Les combattants n'étaient pas moins acharnés, mais leur cercle se réfrécissait peu à peu, et la foule, attirée ailleurs, ne les regardait plus guère que d’un œil distrait ou dédaigneux. Nous verrons plus tard où allait l'opinion et nous examinerons d'ensemble l’état des esprits, le mouvement des idées et des mœurs. Pour ce dernier point, la situation morale, il est seulement nécessaire d'indiquer ici l'espèce de révolution survenue à la cour et les nouvelles habitudes du roi, la vie privée de Louis XV ayant compté parmi les principaux symptômes et parmi les causes immédiates de la chute de l’ancienne société. Jusqu’à l'âge de vingt-cinq ans, c’est-à-dire jusqu'en 1735, Louis avait donné, au moins en apparence, l'exemple d’une vie régulière, d’une vie bourgeoise, comme on disait à la cour. Cependant on assure qu’à peine adolescent, avant son mariage, il avait été effleuré par un vice infâme, que de jeunes courlisans, corrompus dès l'enfance, avaient emprunté aux traditions de Henri [IT et du frère de Louis XIV‘. Fleuri aurait sauvé le jeune roi de cette fange. Quoi qu’il en soit, la dévotion que le cardinal avait donnée au roi, tout extérieure et de forme qu’elle fût, lui servit quelque temps de frein. Louis n’eut jamais de tendresse pour sa femme; Fleuri lui-même avait contribué à le prévenir contre elle, de peur qu’elle ne s’emparât de son esprit; mais Louis paraît avoir été matériellement fidèle à sa femme durant quelques années, signalées par la naissance de deux fils et de plusieurs filles. Une cour sans intrigues, un roi sans passions, ne faisaient pas le compte
des courtisans. Il y eut une conspiration générale parmi eux pour
éveiller Louis. Le héros du complot fut le duc de Richelieu, la séduction personnifiée, le vice fait homme. On poussa d’abord Louis aux excès de table : le goût du vin se joignit à l'amour du jeu et de la chasse; puis vinrent quelques galanteries de passage; enfin un valet de chambre adroit et cynique jeta dans les bras
1. Soulavie, Mémoires du maréchal de Richelieu, t. V,'p. 55. Ce chroniqueur très peu recommandable des scandales du xvie siècle est loin de mériter une entière confiance; mais certaines allusions des Mémoires de Villars (p. 304), semblent confirmer ses assertions; peut-être pourrait-on toutefois interpréter les paroles de Villars * dans un sens moins odieux.
du roi une dame de la cour, qui s'était éprise de sa bonne mine et qui avait fait toutes les avances, la comtesse de Mailli (1732). Cela n’eut pas d’abord les suites attendues : madame de Mailli avait des mœurs peu sévères; mais elle n’était ni ambitieuse ni avide; elle ne vit dans son intrigue avec le roi qu’une liaison secrète avec un homme qui ni plaisait et fut si peu gênante pour Fleuri, qu’on soupçonna le vieux cardinal d’avoir donné les mains à l'affaire. La Mailli valait mieux pour lui que toute autre maîtresse, puisque le temps des maîtresses était venu. La reine, il faut le recon: naître, eût rendu cet avénement à peu près inévitable, lors même que les courtisans n’eussent pas conspiré contre la fidélité du roi. On ne pouvait être plus honnête femme, mais on ne pouvait être plus malhabile que Marie Lesczynska ; sérieuse et austère, d’une dévotion rigide et souvent très-inopportune, elle fit tout ce qu’il fallait pour dégoûter un mari plus jeune qu’elle, dont l'esprit stérile avait besoin d’être excité et distrait, et qui, s’il avait le cœur froid, avait le sang très-ardent. Louis ne se ressentait plus en rien de sa débile enfance. Une querelle de ménage, causée par les froideurs de la reine, amena l'éclat que désiraient les intrigants de la cour. Madame de Mailli fut déclarée maîtresse du roi (1755) Fleuri, qui avait toléré le fait, eût bien voulu prévenir ou étouffer le scandale; mais il sentit en cette occasion les limites d’un pouvoir jusqu'alors absolu et il se garda d’insister.
Le frein était rompu : Louis ne devait plus s'arrêter dans cette carrière. Il n’avait été retenu que par une sorte de timidité physique, jointe à la peur de l'enfer; mais tous sentiments intimes d'honnêteté, toute délicatesse de cœur, étaient inconnus à sa triste nature. Il ne fut pas plus fidèle à sa maîtresse qu'à sa femme et ne (arda pas à dépasser les bornes du libertinage ordinaire en donnant à la France un spectacle inouï. Madame de Mailli était l’ainée de cinq sœurs de la maison de Nesle, toutes remarquabies, soit par la beauté, soit par les agréments de l'esprit. La seconde sœur, qui était pensionnaire dans un couvent, se fit appeler à Versailles par son aînée, avec le dessein arrêté de plaire à son tour à Louis, de le dominer et de saisir le rôle politique dont ia douce Maiïlli ne s’était pas souciée. Mademoiselle de Nesle réussit en partie : elle séduisit le roi, ne fit pas renvoyer sa sœur, mais