XV
nos malheurs, à savoir : que la France n’est pas faite pour le commerce maritime, pour le seul commerce qui étende indéfiniment la puissance d’une nation avec sa sphère d'activité. L'énorme machine de la Compagnie des Indes, dégagée d’entre les débris du système, s'était remise puissamment en mouvement. Quels que soient les abus des compagnies exclusives et de tout monopole, et quelle que soit la force du principe de liberté commerciale, le commerce des Indes Orientales était alors, on doit le reconnaître, dans des conditions telles, que les efforts isolés des particuliers ÿ eussent vraisemblablement échoué. La grandeur des distances et la longueur des voyages n'étaient pas des obstacles insurmontables, mais la multiplicité des éléments auxquels on avait affaire, la nécessité de grandes avances et de chances diverses et nombreuses, largement compensées, patiemment poursuivies, le désordre et la mobilité de tous ces gouvernements orientaux auxquels une puissante association était seule capable d'imposer quelque respect des engagements contractés et des droits acquis, semblent établir que le commerce du Haut-Orient ne pouvait guère se faire qu’en corps, suivant l'expression de Law. Le centre organique de ce vaste corps était la nouvelle ville bretonne de Lorient (l'Orient) : ce chantier de la première compagnie des Indes sous Colbert, simple bourgade de huit ou neuf cents âmes en 1726, devenait rapidement une cité splendide : les beaux granits bleus du Blavet et du Scorff se transformaient en imposantes constructions, sur ces quais d’où partaient et où revenaient périodiquement les navires de l'Inde, plus nombreux et plus richement chargés d’année en année. Les retours, qui n’avaient été que de deux millions par an, de 1714 à 1719, avant la réorganisation de la Compagnie, avaient atteint dix-huit millions entre 1734 et 17561; nos comptoirs de l'Inde, si longtemps languissants, resplendissaient d’une activité triomphante; cent mille Indiens s’abritaient sous notre pavillon à Pondichéri; Chandernagor s’accroissait rapidement; les îles Mascarenhas, cette station si bien choisie entre l'Afrique et l’Inde, devenaient, l’une, l’île Bourbon, une riche colonie agricole, l’autre, l'ile de France, un poste naval
1. L. Guérin, Hist. maritime de France, t. Il, p. 202. — Melon, p. 732,