‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 123 sur 327 · LORIENT. INDE. AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

LORIENT. INDE. AMÉRIQUE

d’où l’on dominait l'Océan indien. Par une heureuse combinaison, qui appuyait le commerce libre sur le monopole même, tandis que la Compagnie exerçait exclusivement le trafic de la France dans l'Inde et de l’Inde en France, les négociants français et les agents de la Compagnie faisaient individuellement le grand cabotage d'Inde en Inde, dans toute l'étendue de l'Orient, jusqu’en Chine. Les navires français se multipliaient, encouragés par le succès; les compagnies anglaise et hollandaise frémissaient de jalousie en voyant ces nouveaux venus se hâter, avec tant d’ardeur, de réparer le temps perdu par la France!

L'honneur de ce grand mouvement n’appartenait pas plus aux financiers qui dirigeaient de Paris la Compagnie des Indes, qu'au vieux chef du ministère ou au contrôleur-général. Le mouvement, tout spontané, l'expansion aventureuse de la France, se personnifiait dans deux hommes, qui, postés, l’un au cœur de l'Inde, à Chandernagor, sur le Gange, l’autre au milieu des mers, à l'île de France, faisaient ou enseignaient à faire tout ce qui apparaissait de neuf, d’utile et de hardi. Le moment n’est pas encore venu d'exposer les travaux, la gloire et les malheurs de ces deux hommes égaux par l'audace et la volonté, sinon par le caractère et le génie, de ces hommes que Colbert eût employés tous deux à la grandeur de la patrie, et que les ministres de Louis XV ne surent qu’opposer l’un à l’autre et sacrifier l’un après l’autre! Qu'il suffise d'annoncer ici Dupeix et LABOURDONNAIS nie

Les possessions d'Amérique se développaient plus largement encore que les comptoirs indiens. En Amérique, le progrès ne se résumait pas dans quelques grands hommes, comme aux Indes Orientales: la force des choses y suffisait, depuis qu'un homme de génie, Law, avait fait lever certains obstacles qui entravaient la production coloniale. L’immense et glacial Canada faisait exception : bien que sa population eût sensiblement augmenté depuis le temps de Louis XIV, il était fort loin de prendre, sous aucun rapport, un essor comparable aux colonies anglaises du continent, ses voisines du Sud; la Louisiane, au contraire, COmMmençait à prospérer depuis que la Compagnie, faute d’en savoir tirer parti, l'avait rétrocédée au gouvernement, en 17131,:eb que la liberté du commerce individuel y avait succédé à un régime

dans lequel la Compagnie se réservait tout trafic avec la France et prohibait tout trafic avec les colonies étrangères voisines. Mais le grand intérêt, la richesse, la vie, étaient là où étaient le soleil et la mer éclatante des tropiques, aux Antilles. La France y avait conquis peu à peu, depuis 1717, une prépondérance décisive, irrésistible, sur l’Angleterre.

Sous Colbert, les droits trop multipliés et trop forts !, l’obligation imposée aux navires qui trafiquaient entre la France et les Antilles de faire retour aux ports mêmes d’où ils étaient partis, afin d'empêcher le commerce entre les colonies et l'étranger, enfin, et surtout, la défense de réexporter les sucres bruts amenés des Antilles en France, défense qui sacrifiait l’agriculture coloniale à l'industrie des raffineurs, avaient ralenti beaucoup les effets de tant de mesures salutaires dues au grand ministre. La production du sucre, arrivée, en 1682; à vingt-sept millions de livres par an, lorsque la France n’en consommait encore que vingt, avait dû rétrograder dès qu’on avait fermé les marchés étrangers, et, après Colbert, la mauvaise administration et la misère grandissant en France avaient enlevé aux colonies la compensation espérée par Colbert dans l'accroissement du marché intérieur. Les colonies avaient été décroissant; le sucre brut, de quatorze ou quinze francs le quintal en 1682, s'était avili jusqu’à cinq ou six francs en 1713 : en 1696, on avait abandonné volontairement l'île de Sainte-Croix; en 1698, il n’y avait pas vingt mille noirs dans toutes nos Antilles, et une cinquantaine de navires de médiocre tonnage suffisaient au commerce des iles. A partir de 1717, du moment où l’influence de Law envahit les affaires, tout changea. Un grand règlement affranchit de tous droits les marchandises françaises destinées aux îles, diminua beaucoup les droits sur les marchandises des îles destinées à la consommation francaise, autorisa les marchandises des îles amenées en France à en ressortir librement pour l'étranger, moyennant un droit de troi: pour cent, et frappa d’une taxe générale les sucres étrangers. Marseille fut admise entre les ports qui jouissaient du commerce

1. Capitation de cent livres de sucre brut par tête de colon libre ou non libre: droits sur le tabac, l'indigo, le cacao, le coton, etc. V. Rainal, Hist. philosophique des deux Indes, t. HI, p. 337-3433 Genève, 1780,

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