LA CORVÉE ROYALE
l’inertie de Fleuri produisait là autant de mal qu’elle avait pu produire de bien pour le commerce. Le despotisme des fermiers et des agents fiscaux de tout ordre était sans frein dans les campagnes : à mesure que le gouvernement faiblissait au centre, il devenait plus dur et plus inique aux extrémités ; les intendants et leurs subordonnés, commissaires aux rôles, officiers des élections, etc., se jouaient des règlements et des arrêts du conseil; le chiffre officiel de l'impôt était dépassé par des exactions de tout genre; les concussions, les emprisonnernents, les garnisaires, les faveurs et les châtiments arbitraires, étaient le régime habituel de la plupart de nos généralités; les intendants, agents d'ordre et d'unité nationale sous Richelieu et sous Colbert, de despotisme sévère et régulier sous Louvois, n'étaient plus, sauf d’honorables exceptions, que des pachas capricieux sans la responsabilité du cordon. L'inertie de Fleuri ne fut pas entière, néanmoins, en matière de charges publiques; il innova sur un point, et là son économie fat un malheur de plus. La légère diminution accordée sur les tailles disparut devant une charge nouvelle, par laquelle la monarchie sur son déclin s’appropria la tradition la plus oppressive de la féodalité, la corvée. Après la guerre de 1733, le gouvernememt, ayant résolu de reprendre l’œuvre de la Régence quant à l'amélioration de la viabilité nationale, ouvrit de nouvelles routes, répara les anciennes, fit faire les travaux d’art aux frais de l'État et autorisa les intendants à faire exécuter le reste des travaux d'établissement et d’entretien au moyen d'hommes, de voitures et de chevaux que fourniraient les communautés d’habitants. Il n’y eut à ce sujet aucune loi, aucun arrèt du conseil, aucun acte authentique du gouvernement. On craignit l'impression que produirait sur le peuple la proclamation solennelle de la corvée royale; cet énorme fardeau fut jeté sournoisement sur les paroisses voisines des routes par les intendants, qui le répartirent comme ils voulurent, et l’emprisonnement sans écrou châtia la moindre résistance, le moindre retard !.
Le résultat de tant d'abus était une misère dont le marquis d’Argenson nous a laissé, dans ses Mémoires, l’effrayant tableau ?.