GUERRE D'ORIENT
l'intervention de l'ambassadeur de France à Constantinople, Villeneuve, qui était au camp du grand-visir avec les pouvoirs de médiateur, délivrés par les trois puissances belligérantes. Les avantages des Russes en Moldavie, et surtout la crainte que Nadir- Schah, vainqueur du Mogol, ne retombât sur la Turquie d’Asie, décidèrent les Turcs à accorder la paix au prix d'énormes concessions. L’Autriche rendit Belgrade avec les grands territoires qu’elle avait enlevés à l'empire othoman par le traité de Passarowitz, céda Orsova et démantela Mehadia, ce qui rouvrait aux Turcs le bannat de Temesvar. La paix de Belgrade (18 septembre 1739) fut, en ce qui regarde l'Autriche, une belle victoire de la diplomatie française; malheureusement, il n’en fut pas tout à fait de même à l’égard de la Russie. L'empereur avait tâché de réparer un peu son honneur en obligeant le médiateur français à stipuler pour son alliée comme pour lui‘. Villeneuve avait donc promis que la Russie détruirait Azof, dont le territoire resterait désert et neutre, rendrait la plupart des autres conquêtes et renoncerait à la navigation de la mer Noire; que la Kabardah serait indépendante. Les conditions ne paraissaient pas brillantes; la tzarine Anne, cependant, les ratifia malgré son général Munich, qui prétendait soulever contre la Porte les Grecs et tous les sujets chrétiens. Les Suédois étaient sur le point de s'unir aux Turcs; la Pologne remuait, et des complots dans la noblesse russe contre l'administration des Allemands inquiétaient la tzarine; d’ailleurs, une négligence ou une concession fatale du médiateur français donnait à la Russie un avantage négatif dont le cabinet de Pétersbourg comprit la portée; l’article du traité du Pruth qui interdisait à la Russie de s’immiscer dans les affaires de la Pologne ne fut pas renouvelé dans le traité de Belgrade, et la garantie donnée par la Turquie à l'indépendance polonaise, garantie qui subsislait en droit, quoique la Turquie n’eût pas pu dernièrement la faire respecter en fait, se trouva ainsi supprimée. Villeneuve commit une seconde faute, qui fut de ne pas faire comprendre la Suède dans le traité. Le tort en était à son gouvernement plus qu’à lui. Depuis la disgrâce de Chauvelin, la politique française flottait sans
1. Un article secret du traité de 1725, entre l'Autriche et la Russie, les obligeait À une alliance perpétuelle contre la Turquie et à ne jamais faire de paix séparée,
direction, et chaque agent diplomatique, ne recevant plus d’instructions qui le rattachassent à un plan général, ne voyait que 12 coin de l'horizon où il se trouvait !.
L'issue de cette guerre produisit une vive impression sur les esprits. La situation respective des puissances de l’Europe orientale était considérablement modifiée; la Russie, sous la discipline de fer de l'Allemand Munich?, avait relevé l'honneur de ses armes vis-à-vis des Turcs et remporté un grand avantage diplomatique ; l'empire othoman avait effacé les humiliantes défaites de 1717 et 1718 ct prouvé à l’Europe que son démembrement ne serait pas chose si facile; l'Autriche, tombée des revers glorieux de Lombardie aux revers honteux du Danube, avait perdu sa réputation et donné d’elle l'opinion d’un empire qui se précipite à sa ruine : cette opinion devait exercer une influence considérable sur les résolutions des cabinets et sur la suite des événements. &
Un traité défensif ménagé par la France entre la Turquie et la Suède répara l’omission de Villeneuve (22 décembre 1739), qui obtint, quelques mois après, de la Porte, des concessions extrémement avantageuses au commerce français. Les anciennes capitulations furent renouvelées et amplifiées, non plus sous 1# forme de faveurs accordées du haut du trône othoman, mais sous la forme d’un véritable traité de commerce, qui est encore aujourd’hui la base de nos relations : le droit de 5 pour 100, que payaient les marchandises venant de France ou destinées à la France, fut réduit à 3 pour 100, si ce n’est pour les marchandises destinées à être réexportées en Russie ou ailleurs (28 mai 1740) 5. Jamais la France n’avait obtenu un pareil ascendant à Constantinople, grâce à Bonneval, qui avait repris l’œuvre du malheureux Ibrahim avec
1. Wenck, t. Ier, p. 316-413.— Rulhière, Anarchie de Pologne, t. I*r, p. 153-160. — Coxe, Maison d'Autriche, ch. xcu-xc1v.
2. Les officiers généraux étaient, pour la moindre faute, enchaînés à des canons et trainés ainsi dans de longues marches. Les soldats feignant des maladies pour ne point avancer dans les déserts sablonneux qui séparaient la Russie de la Turquie, Munich défendit d’être malade, sous peine d’étre enterré vif. Rulhière, p. 156.
3. Wenck, t. Ier, p. 528. En 1729, Tunis avait rendu à la France ses anciens priviléges commerciaux supérieurs à ceux des autres nations, entre autres la pêche exclusive du corail. — Supplément au Corps diplomatique de Dumont, t. Il, p. 249,