Flassan, t. V, p
que deviendrait une île riche en havres, en bois de construction et surtout en hommes courageux, et qui commande le bassin maritime entre l'Espagne, la France et la Haute Italie.
En 1736, un baron allemand, nommé Théodore de Neuhof, débarqua en Corse avec de l'argent, des armes et des munitions, qu'il prétendait envoyés par le bey de Tunis, promit de bien plus grands secours et fascina les insurgés, à tel point qu’ils le proclamèrent roi de Corse. Le gouvernement français reconnut bientôt, à des indices certains, que cet aventurier avait été suscité par la Hollande, qui n’était elle-même que l'instrument de l’Angleterre. Les deux puissances maritimes visaient en commun au protectorat de la Corse, qui eût profité, à peu près exclusivement, à la plus forte des deux, à celle qui déjà tenait Gibraltar et Mahon. Le cabinet de Versailles s’entendit, à ce sujet, avec le cabinet de Vienne, qui gardait rancune aux puissances maritimes de leur abandon pendant la guèrre de 1733 et qui, n’étant plus en mesure d'intervenir en Corse, consentit que la France intervint. Par un traité du 27 juillet 1737, la France promit à Gênes un gros corps de troupes auxiliaires, moyennant un subside. Les puissances maritimes, ne soutenant point ouvertement le roi Théodore, ne pouvaient prendre la descente des Français en Corse pour un acte d’hostilité; mais les Corses trouvèrent bien dur que la puissance à laquelle ils s'étaient offerts prêtât la main à leurs tyrans pour les accabler (février 1738). A la vérité, une amnistie, avec des priviléges assez étendus pour les Corses, fut d’abord publiée sous forme de convention entre l’empereur et la France; mais les Corses devaient remettre leurs armes aux Génois. Ils s’y refusèrent et, pendant une année entière, ils se défendirent avec héroïsme, de montagne en montagne, de maquis en maquis (halliers marécageux), contre dix mille hommes de troupes françaises. Le roi Théodore s'était embarqué pour aller chercher des ressources au dehors. Les principaux chefs, abattus par la disette plus que par les armes, consentirent enfin à s’exiler par une capitulation, et la paix fut rétablie dans l’île vers l’automne de 1739. Les Français repartirent dans le courant de 1740. Il résulta de ce départ, fort inopportun en toute manière, que les Génois transgressèrent le pacte de 1738 tout comme celui de
[1739-1740] AFFAIRES DE CORSE. 225 1732, et que les Corses, comprimés et non résignés, eurent bientôt de nouveaux griefs à venger!.
L’évacuation de la Corse, dans la pensée de Fleuri, avait pour but de prévenir les plaintes de Walpole sur l'ambition française et d’atténuer les démarches extrétnement graves auxquelles il était emporté vis-à-vis de l'Angleterre par la force des circonstances et de l'opinion.
Les ferments qui agitaient l’Europe causaient sans cesse quelque nouvelle explosion. Au moment où la guerre finissait entre la Turquie et les Austro-Russes, elle éclatait entre l'Espagne et l'Angleterre à l’occasion du commerce d'Amérique.
Les principes de navigation réservée et de commerce exclusif qui régissaient l'Amérique espagnole étaient les mêmes chez tous les états à colonies; mais les autres nations approvisionnaient tant bien que mal leurs possessions lointaines, et l'Espagne était absolument hors d’état d’approvisionner son immense empire colonial. La décadence industrielle et commerciale de l'Espagne avait eu pour ses colonies un double résultat : d’une part, les négociants étrangers, n’élant point admis à trafiquer directement avec l'Amérique espagnole, le faisaient par l'intermédiaire des négociants de Cadix, devenus de simples facteurs, et sous le pavillon espagnol; de l’autre part, ce commerce régulier, entravé par mille restrictions, étant loin de suffire aux besoins des Hispano- Américains, une vaste contrebande s'était établie entre les colonies espagnoles, les colonies des autres nations aux Antilles et les armateurs d'Europe. Le commerce régulier se faisait surtout par les Français; la contrebande surtout par les Anglais ?. Tolérée autrefois sous les derniers rois de la maison d’Autriche, qui avaient besoin de l'alliance anglaise, elle avait encore grandi sous Philippe V, mais non plus avec la même tolérance. Alberoni, Riperda, José Patiño, avaient successivement travaillé à relever la marine et le commerce d’Espagne et à réprimer l'exploitation étrangère. Sous Patiño, les instructions les plus sévères avaient
1. C. Botta, Storia d'Italia, t. XLIT. — Mém. historique sur la Corse, par Joussin; 1759, 2 vol. in-12. -
2. Nos Antilles, cependant, ne s’en faisaient pas faute et la Martinique y gagnait trois millions par an. V. Rainal, t. II, liv. XII-XIV.
8. u Je remarque, avec un grand déplaisir, les progrès faits par Patiño dans son