‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 133 sur 327 · ÉTAT DE LA MARINE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA MARINE

d’Élisabeth Farnèse (26 août 1739), rendait le roi favorable aux instances du cabinet de Madrid; l'instinct paternel était chez Louis XV la seule vertu de famille. Fleuri eût voulu rendre le rôle auxiliaire de la France aussi modeste que possible, en attendant qu’il pût faire agréer sa médiation; mais il lui fallut bien armer sur mer. Il le fit à contre-cœur et avec lésinerie; on ne répare point d’ailleurs en quelques mois vingt-cinq ans d'abandon et il n’y avait plus là de Colberts pour construire des vaisseaux comme par magie. À la mort de Louis XIV, la marine royale était déjà en plein désarroi : le recensement de 1713 avait constaté quatre-vingt-douze mille quatre cent cinquante marins, mousses compris; mais on ne faisait rien de ce riche personnel : le cinquième à peine des officiers était employé; la moitié des vaisseaux avait dépéri dans les ports. Louis XIV, dans ses derniers jours, avait négligé la marine par impuissance; les héritiers de son pouvoir la sacrifièrent par système. La Régence acheva la ruine du matériel. La marine de Louis XIV avait coûté par an 25 millions pendant la guerre de 1688, 14 de 1698 à 1700, 22 pendant la guerre de la Succession, 17 de 1713 à 1715 (ces 17 millions valaient beaucoup moins qu’une pareille somme en 1688, par suite des changements dans les monnaies). La marine de la Régence ne coûta que 8 millions par an, et Noaïlles avait voulu la réduire à 4. De soixantesix vaisseaux de ligne qui restaient en 1715, on tomba, en 1719, à quarante-neuf; puis on continua de descendre. Sur la fin de la Régence, d’après le plan de l’amiral comte de Toulouse, on avait projeté de fixer l’état naval à cinquante vaisseaux de soixante-quatre à cent canons; Monsieur le Duc le fixa beaucoup plus bas, à cinquante-quatre vaisseaux et grosses frégates; mais ce chiffre encore était illusoire, et la plupart des bâtiments étaient hors d'état de tenir la mer sans grosses réparations. L’Angleterre, elle, à l’ouverture de la guerre contre l'Espagne, avait quatre-vingt-dix vaisseaux de ligne achevés ou très-avancés, dont une cinquantaine de disponibles, et cinquante-deux grosses frégates de quarante à cinquante canons, pouvant être réparées et mises en mer sous quelques mois. L'Espagne avait nominalement cinquante vaisseaux de ligne, dont vingt-quatre à flot. La Hollande, l’ancienne rivale de l'Angleterre, était réduite à quarante, dont vingt-cinq à

flot. Le cabinet français eut peu de peine à décider à la neutralité cette puissance qui baissait de jour en jour !. Fleuri eût bien souhaité de faire pour lui-même ce qu’il conseillait aux Hollandais ; néanmoins, le 7 octobre 1740, il signa en soupirant l’ordre d’expédier en Espagne une flotte de vingt-deux vaisseaux, qu'on était parvenu à équiper et qui convoya en Amérique la flotte espagnole réunie au Ferrol. Les Anglais, contrariés par les vents, n'ayant pu empêcher cette jonction, ne se trouvèrent pas en état d’assaillir les flottes combinées. Fleuri avait protesté aux Walpole que son maître n’entendait pas rompre avec l'Angleterre; il espérait encore, avec leur aide, amortir le choc et amener une transaction ?. Cet espoir, mal fondé, eut, comme on le verra, des suites déplorables pour nos intérêts maritimes et empêcha de prendre des mesures qui nous eussent assuré, dès le début de la guerre, une supériorité décidée dans les mers d'Orient.

Les Anglais ne renouvelèrent sérieusement leurs attaques contre l'Amérique espagnole qu’en 1741, après l'éloignement de la flotte française; mais, dans l'intervalle, une crise continentale plus vaste que la querelle commerciale d'Amérique avait éclaté en Europe.

Le 31 mai 1740, était mort le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, laissant le trône à son fils Frédéric IT. Frédéric-Guillaume, inconcevable mélange de brutalité cynique, extravagante, féroce, et de qualités organisatrices, avait passé à l’étranger pour un maniaque et, cependant, avait préparé l'avenir de cette Prusse fondée par son aïeaul, le grand-électeur, et décorée du titre royal par son père. Sa grossièreté et sa sordide économie avaient été à la fois chose de nature et de calcul. Son père, homme de faste et de plaisir, avait dépensé les faibles revenus du nouveau royaume à se donner une cour brillante, lettrée et artiste; Frédéric-Guillaume jugea qu’il fallait choisir entre l'apparence et la force réelle et, pour créer la force, il sacrifia le reste. Tout fut immolé à la créa-

1. Mémoire au roi sur la marine de France, par le comte de Toulouse (1724 ); ap. Xlém. de Villette, p. LxI1. — Lémontei, Hist. de la Régence, t. Il, p. 282. — Sainte- Croix, Hist. de la puissance navale de l'Angleterre, t. I, p. 187. — W. Coxe, l’Espagne sous les Bourbons, ch. XLIV. — Frédéric I, Hist. de Mon Temps, t. 1%, Introduction.

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