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LES DEUX FRÉDÉRIC

lion d’une armée et à l'accumulation d’un trésor qui servit, au besoin, à mettre en mouvement cette armée. Frédéric-Guillaume avait bien compris que, pour avoir une armée, il fallait avoir un peuple, et il favorisait l’accroissement de la population par des défrichements dans les campagnes, par des constructions dans les villes, par des priviléges offerts aux habitants des autres pays Allemagne qui viendraient s'établir en Prusse; mais, cet accroissement marchant trop lentement pour recruter les masses de troupes que voulait avoir le monarque prussien, il lâcha ses racoleurs à travers toute l’Allemagne et quasi toute l’Europe; ce fut une vraie traîte des blancs, un vrai brigandage. Il se donna ainsi une armée de soixante-seize mille hommes, dont vingt-six mille étrangers, et un trésor de 26 millions ‘ : un grand mécanicien militaire (expression de Frédéric I), le prince d’Anhalt, iniroduisit dans l'infanterie prussienne une discipline, un ordre, une précision de mouvements sans exemple et apporta à la tactique des modifications dont les conséquences ne devaient apparaître qu'après Frédéric-Guillaume, qui transmit à son fils ses troupes et son trésor intacts, ne s’étant servi ni de l’un ni des autres.

Le nouveau roi avait vingt-huit ans. On ne le connaissait encore que par son opposition envers son père, qui avait failli retourner en sens inverse le sinistre exemple de Pierre le Grand et immoler dans Frédéric la civilisation comme Pierre avait immolé la barbarie dans le tzarewitz Alexis. Frédéric n’avait encore montré en lui que l’ami des lettres, des sciences, des arts et des plaisirs, ou plutôt que le littérateur et l’artiste passionné pour la langue, pour les mœurs, pour les nouvelles idées françaises, n'écrivant, ne pensant qu’en français, le jeune philosophe et philanthrope occupé, disait-on, d’une réfutation de Machiavel et correspondant intime du grand écrivain de la France, de Voltaire. À l'éclair de cet œil bleu, tour à tour si souriant et si dur, à ces lèvres serrées et souvent contractées, à ces lignes si fermes et si nettement accusées, on eût pu toutefois déjà pres-

1. Le revenu annuel de la couronne de Prusse dépassait à peine 22 millions. — Frédéric Il, Histoire de Mon Temps, ap. OEuvres Posthumes, t. Ier, p. 25; Berlin, 1788,

sentir l’autre homme caché sous le premier, le véritable Frédéric, l’homme d'action, le guerrier et le politique. On s'attendait qu’il réduirait l’armée de son père, exorbitante pour un état de deux millions deux cent quarante mille âmes. Il débuta par l’accroître.

Le 20 octobre 1740 eut lieu une autre mort qui produisit une bien plus vive impression en Europe que la mort du roi de Prusse. L'empereur Charles VI, dont la santé avait été dérangée par le chagrin de ses derniers revers, fut emporté à cinquante-cinq ans, des suites d’une indigestion. Cette triviale catastrophe mit fin, après quatre siècles et demi de splendeur, à cette maison d’Autriche-Hapsbourg qui avait longtemps ambitionné la monarchie de l’Europe. Par le mariage de la fille aînée de Charles VI, Marie- Thérèse, avec François de Lorraine, grand-duc de Toscane, commençait la seconde maison d’Autriche, la maison d’Autriche-Lorraine, Tous les souverains étrangers, moins les princes de la maison de Bavière, ayant sanctionné la loi de succession promulguée par le monarque défunt, loi acceptée par tous les organes officiels des états autrichiens, il n’y avait pas lieu pour les cabinets de contester en droit la transmission de l'héritage. Il n’y avait, en droit, d’autre question que celle de l'élection à l’Empire. Charles VI n’avait pas osé essaver de la résoudre de son vivant en

1. La France, neuf fois plus peuplée, avec près de 150 millions de revenu net, ne tenait sur pied que cent soixante-six mille hommes, milices comprises, — Frédérie I, dans l'Histoire de Mon Temps, donne un curieux tableau de l’état des revenus et des forces militaires de toutes les puissances européennes, sur le pied de paix, en 1740, L’Autriche dont tous les corps étaient incomplets, n’avait pas quatre-vingtdeux mille hommes sur pied : son revenu, engagé en partie, était d'environ 60 millions. L'Espagne avait un revenu de 72 millions, fort grevé, et près de soixante mille soldats. L'Angleterre avait, en temps de paix, le même revenu que l’'Espagne, mais susceptible de doubler, de tripler même, en cas de guerre. Elle avait chez elle trente mille soldats, et trente-quatre mille Hanovriens, Hessois et Danois étaient à sa disposition en Allemagne moyennant subsides. La population des Iles-Britanniques n’était encore que d'environ huit millions d’âmes. La Hollande avait deux millions d'habitants, trente mille soldats, et 36 millions de revenus. Le Danemark, trente-six mille soldats, sans les milices, vingt-sept vaisseaux de ligne, et moins de 17 millions de revenus. La Suède, deux millions d’âmes, 12 millions de revenus, sept mille soldats seulement et trente-trois mille miliciens réguliers; vingt-quatre vaisseaux, La Russie, cent soixante-dix mille hommes, dont quatrevingt-douze mille soldats réguliers ; douze vaisseaux, 42 à 45 millions de revenus, et douze millions d'habitants (chiffre trop faible)

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