SUCCESSION D’AUTRICHE
faisant son gendre roi des Romains; les capitulations qu’il avait jurées en recevant la couronne impériale s’y opposaient, et il ef trouvé des adversaires assez forts pour le contraindre à observer ses engagements. Quant au droit, il n’y avait donc en question qu’un seul point; mais, quant au fait, tout était en question. Le prince Eugène le savait bien, lui qui avait dit tant de fois à l'empereur et qui répétait encore en mourant, que deux cent mille bons soldats assureraient mieux l'héritage que toutes les garanties du monde!
En 1740, comme naguère en 1733, un problème solennel était posé : que devait faire la France? — Acquitter la parole donnée par le Grand Roi en 1714 à la maison de Bavière el faire transférer l'Empire au fils du fidèle et malheureux allié de Louis XIV? — Cela était si évident, que personne, à Versailles, n’éleva aucun doute à cet égard. — Mais après? — Observer purement et simplement la pragmatique autrichienne, beaucoup trop légèrement promise? — C'était presque impossible. L'électeur de Bavière réclamait la totalité de l'héritage, en vertu d’un ancien pacte de famille qui remontait jusqu'à l’empereur Ferdinand I, frère de Charles-Quint. Il avait fait protester à Vienne, dès le 3 octobre, contre la prise de possession de Marie-Thérèse. Pouvait-on appuyer sa candidature à l’Empire sans appuyer ses autres prétentions, au moins dans la limite nécessaire pour lui donner les moyens de soutenir la dignité impériale 2, Le roi d'Espagne revenait déjà sur sa garantie et protestait de son côté (novembre). Il se disposait à demander la Hongrie et la Bohème comme représentant les droits de la branche aînée d'Autriche sur ces royaumes, aux termes d’un pacte entre Ferdinand I et Philippe JET, et visait à arracher ja Lombardie en échange. L’électeur de Saxe, roi de Pologne, et le roi de Sardaigne, s’apprètaient à réclamer aussi. Les prétentions du Saxon, mari de la fille aînée de empereur Joseph fer, eussent été les plus spécieuses de toutes, s’il avait eu
1. L'interprétation que l'électeur faisait de ce pacte était forcée : la réversibilité m'était promise à sa maison qu’en cas d'extinction dc toute postérité légitime.
2. Des traités secrets des 2 février 1714, 12 novembre 1727, 15 novembre 1733 et 16 mai 1738, avaient promis formellement l'assistance française à la Bavière en cas d’extinction de la descendance masculine d'Autriche. Le traité de la France avec l'Autriche était donc déchiré d'avance. V. Garden, t. II, p. 255.
le caractère et la puissance de les faire valoir. — Que faire donc ? Demander à Marie-Thérèse quelques sacrifices en Allemagne et en Italie, les domaines autrichiens de Souabe pour l'électeur de Bavière, Parme pour le plus jeune des infants d’Espagne, un nouveau lambeau du Milanais pour le roi de Sardaigne, renouveler à ce prix la garantie du reste de la succession et maintenir la paix de l’Europe; c'était là quelque chose de moins grand que les plans de Chauvelin en 1735; néanmoins ce rôle était glorieux encore : on continuait la tradition du traité de Westphalie, et la prépondérance européenne de la France était assurée , probablement sans un coup de canon. L’Autriche était abaissée et, cependant, la France paraissait encore généreuse envers elle. C'était là ce qu'eût fait Chauvelin, sans doute; mais il était en exil à Bourges, et Fleuri, qui touchait à sa quaire-vingt-huitième année, était plus incapable que jamais de la décision dans la pensée et de la fermeté dans l’action qui eussent été nécessaires pour arréter un tel plan et pour l’exécuter sans dévier.
Il y avait un autre parti possible : c'était de fouler aux pieds les engagements contractés avec le défunt'empereur et de mettre l’occasion à profit pour démembrer Ja monarchie autrichienne; c'était séduisant; il semblait que ce fût consommer l’œuvre de Henri IV et de Richelieu: mais, alors, il fallait jeter sur-le-champ toutes les forces de la France dans la balance et se placer ouvertement à la tête de la coalition si facile à former contre l’héritière des Hapsbourg. La question morale, la foi des traités, n’était pas ce qui arrêtait Fleuri : il croyait la garantie de la France nulle : il le disait du moins, parce que Charles VI n’avait point accompli la promesse de faire garantir par la diète germanique à la France l'acquisition de la Lorraine‘; mais il n’était pas
homme à accepter l’idée qu'on vient d'indiquer, présentée de face
dans toute sa hardiesse. Ceux qui voulaient lui inculquer cette idée, la lui déguisèrent, A la tête du parti de la guerre étail le petit-fils de Fouquet, le comte de Belle-Isle, qui voyait le moment venu de saisir avec éclat un but d'ambition longtemps poursuivi
1. V. lettre de Fleuri à Frédéric Il, du 25 janvier 1741, dans l’Hist. de Mon Temps, t. I, p. 145. — Ce n’était pas sérieux, car l'empereur avait reçu de la diète des pouvoirs fort en règle pour traiter,