GUERRE MAL CONDUITE
défection du roi de Prusse, et surtout par l'incapacité de l'électeur de Bavière : l'électeur avait commis une première faute en ne marchant pas sur Vienne; il en commit une seconde en marchant sur Prague au lieu de se mettre à cheval sur le Danube, d'occuper la Haute-Autriche par sa droite, l'entrée de la Bohème par ses principales forces, et de faire attaquer Prague seulement par sa gauche, renforcée de vingt mille Saxons. Les Autrichiens, qui se massaient sur les confins de la Moravie, de la Bohème et de l’Autriche, n’eussent pu rentrer dans l’intérieur de la Bohème, s'ils eussent rencontré le gros des Franco-Bavarois entre les marais de la haute Moldau et de la Lausnitz, dans les fameux camps de Ziska; mais ils ne trouvèrent devant eux que des forces insuffisantes et mal commandées : ils les poussèrent, les coupèrent d'avec la Haute-Autriche et débouchèrent dans la vallée de la Moldau. Leur armée se composait des troupes revenues de la Silésie et de tout ce qu’on avait pu tirer des provinces voisines : l’élan de la Hongrie avait réagi sur Vienne et sur les autres contrées de l'Empire; les levées et les réquisitions s’opéraient avec vigueur et célérité. Le grand-duc de Toscane, l'époux de Marie- Thérèse, s’avança au secours de Prague. Un seul échec eût rejeté les alliés dans la Saxe et dans le Haut-Palatinat. On ne pouvait penser à assiéger méthodiquement Prague : l'électeur de Bavière reçut le conseil hardi d'attaquer cette grande ville par escalade. L'auteur de cet avis était le comte Maurice de Saxe, fils naturel du feu roi de Pologne Auguste IT, aventurier rempli de fougueuses passions, d’ambitions violentes et de hautes inspirations guerrières. Après s'être fait élire duc de Courlande par les états de cette souveraineté, en 1726, et avoir disputé son duché avec une héroïque témérité à la Russie et à la Pologne”, il était venu se mettre au service de la France, avait fait avec distinction la guerre de 1733 et commandait une des divisions de l’armée du Danube. L'électeur eut au moins le bon sens d'écouter Maurice : l’auteur du projet en fut aussi l’exécuteur; Maurice de Saxe prit pour second dans l’entreprise un homme qui n'avait de commun avec
1. La Pologne exerçait encore une suzeraineté nominale sur la Courlande : la Russie y dominait de fait et en avait chassé Maurice de Saxe pour y installer Biren, le ministre et l'amant de la tzarine Anne.
lui que le courage, le lieutenant-colonel Chevert, officier né dans les rangs du peuple et qui était la vertu même dans un temps corrompu, comme Maurice était la passion sans frein. La ville n'avait qu'une enceinte bastionnée et des fossés secs. Dans la nuit du 25 novembre, tandis qu’on partageait l’attention de la garnison par diverses attaques, Chevert grimpa en silence sur un bastion, à la tête de quelques grenadiers, repoussa les ennemis accourus aux cris des sentinelles, s’empara d’une porte voisine et ouvrit à la cavalerie française de Maurice. Les Saxons pénétrèrent dans la ville par un autre point, et la garnison, peu nombreuse, mit bas les armes. Les généraux préservèrent la ville du sac et du pillage; c'était un notable progrès dans les mœurs militaires. Le grand-duc de Toscane, qui était arrivé à quelques lieues de Prague, recula précipitamment vers la haute Moldau et la Lausnitz. L’électeur de Bavière se fit couronner roi de Bohême.
Prague, en effet, avait donné la Bohème à ses conquérants; mais il fallait un général pour soutenir et pousser cet avantage : on ne l’eut pas : Maurice de Saxe n'avait qu’un commandement subalterne : le maréchal de Belle-Isle, qui entendait la guerre plus solidement peut-être que la diplomatie et qui avait dû prendre la conduite de l’armée sous le nom de l'électeur, était trahi dans ses espérances de gloire par sa mauvaise santé : accouru malade de Francfort à Prague, il se sentit hors d’état de supporter les fatigues de la guerre et fut réduit à prier le cabinet français d'envoyer un autre maréchal à sa place. On expédia le vieux Broglie, vrai débris de soldat, qui avait eu deux attaques d’apoplexie et qui était incapable de suite et de combinaison. A peine Broglis +ut-il joint l’armée, que les Autrichiens, renforcés de jour en jour par les nouvelles levées, reprirent l'offensive sur tous les points; six mille soldets réguliers et partisans croates pénétrèrent par le Tyrol en Bavière et y répandirent la terreur : vingt mille combattants, tirés, partie de Hongrie, partie des garnisons de Lombardie, s’avancèrent de Vienne pour recouvrer la Haute-Autriche; enfin, la principale armée menagça les positions des alliés en Bohême.