GUERRE DANS LES DEUX MONDES
politique française; mais il n’en était rien : la diplomatie anglaise l'emportait à Pétersbourg et les nouveaux ministresrusses poursuivaient avec vigueur la guerre contre la Suède. Une autre révolution, bien moins violente, mais plus importante pour la reine de Hongrie, venait de consterner le vieux Fleuri. Le ministre qui avait donné à l'Angleterre vingt ans de prospérité matérielle et de corruption politique, Robert Walpole, était enfin tombé après une lutte désespérée. Le ministre de la paix ne pouvait être le ministre de la guerre. La guerre était venue malgré lui, contre té: on ne se fiait pas à lui pour la faire. Les événements maritimes de 1741, peu conformes aux espérances de l'Angleterre, et la capitulation de Hanovre, qui blessait l’orgueil des Anglais dans leur roi, lui étaient imputés par l'opinion. La prise de Porto-Bello par l'amiral Vernon avait été le début d’un grand projet pour s’'emparer de l’isthme de Panama : le commodore Anson avait été chargé de compléter loccupation de l'isthme en le prenant à revers par l'océan Pacifique, tandis que Vernon pousserait ses conquêtes sur la terre ferme et dans les Antilles; mais Anson vit la meilleure partie de sa petite escadre brisée et dispersée par les tempêtes du cap Horn, et ne put attaquer Panama‘ : Vernon, malgré les grandes forces qu’on lui avait envoyées, échoua contre Carthagène (avril 1741), puis contre l’île de Cuba, et enfin contre Panama, qu'il avait voulu attaquer par terre en faisant traverser l'isthme à ses troupes de débarquement. Ces revers, d'autant plus pénibles à l'Angleterre que ses ennemis lui avaient résisté avec d’assez faibles ressources, contrastaient singulièrement avec les exploits des flibustiers et des marins de Louis XIV dans ces mêmes contrées : il semblait que le froid courage des Anglais füt peu propre à de telles aventures.
L'Angleterre reéjeta tout sur Walpole. Il n'avait pas, disaiton, renforcé Vernon assez tôt : il ne savait pas protéger le commerce, que désolaient une foule de corsaires basques ou français sous le pavillon espagnol (Voltaire prétend qu'un seul corsaire anglais enleva, de son côté 26 millions à l'Espagne). Wal-
1. Il se dédommagea en allant enlever, dans les mers de la Chine, le riche galion des Philippines, qui portait plus de 7 millions de valeurs, et ne revint en Angleterre qu’en 1744, après avoir fait un célèbre voyage autour du monde
pole fit des efforts inouïs pour se soutenir : il demanda 3 millions à Fleuri pour acheter les chefs de l’opposition ‘ : mais ce moyen, si longtemps efficace, avait fini par s’user; soit patriotisme, soit ambition, les uns refusèrent de se vendre; les autres, qui s'étaient vendus, rompirent le marché. Walpole, près d’être mis en accusation, se retira et fut remplacé par lord Carteret, adversaire emporté de la France (février 1742). Un des premiers actes du nouveau cabinet fut de faire porter la marine à quarante mille matelots et l’armée de terre à soixante-deux mille cinq cents soldats, outre les auxiliaires hanovriens et hessois 2 : on vota 500,000 livres sterling de subside à Marie-Thérèse; on ne tarda pas à expédier seize mille Anglais dans les Pays-Bas Autrichiens, puis à y appeler un pareil nombre de Hanovriens à la solde anglaise, comme pour menacer le nord de la France, et le cabinet de Saint-James agit si vivement en Hollande, que les États- Généraux, contre le sentiment des patriotes les plus éclairés et de plusieurs des Provinces-Unies, votèrent un subside à Marie- Thérèse et s'engagèrent ainsi sur la pente de la guerre contre la France, guerre qui ne pouvait qu'être funeste à la liberté et à tous les vrais intérêts des Provinces- Unies.
Dès que la France s'était ingérée de faire un empereur et de dominer l’Allemagne par les armes, l'intervention passionnée de l'Angleterre en sens inverse avait été inévitable : les intérêts alle-
mands du roi George II et la vieille jalousie britannique n’avaient pu manquer de s'entendre. L’Angleterre s’apprêta à jouer en fait
1. On a conservé la curieuse lettre qu’il écrivit à Fleuri dans cette occasion : « Je paie, dit-il, un subside à la moitié des membres du parlement pour le tenir dans des bornes pacifiques; mais, comme le roi n’a pas assez d'argent, et que ceux à qui je n’en donne point se déclarent ouvertement pour la guerre, il conviendrait que Votre Éminence me fit passer 3 millions tournois, pour diminuer la voix de ceux qui crient le plus fort. L’or est un métal qui adoucit le sang le plus belliqueux. Il n’y à point de guerrier fougueux dans le parlement, qu’une pension de deux mille livres sterling ne rende très-pacifique; ni plus, ni moins, si l'Angleterre se déclare, il vous faudra payer des subsides aux autres puissances, sans compter que les succès de la guerre peuvent être incertains; au lieu qu’en m’envoyant de l'argent, vous achetez la paix de la première main, » Mémoires de Walpole, cités par Flassan, Hist. de la Diplom. française, t. V, p. 185. L'événement prouva que les
passions et les opinions ne cèdent pas toujours aux intérêts cupides, comme se J’ima.…. ginait Walpole.
2. L'Angleterre perdit, sur ces entrefaites , ses auxiliaires danois , le Danemark: ayant traité avec la France,
[1742] CHUTE DE WALPOLE. 249 le premier rôle dans cette guerre à titre d’auxiliaire de Marie- Thérèse, comme la France le jouait du côté opposé à titre d’auxiliaire du nouvel empereur. Les dépenses de la Grande-Bretagne furent portées, dès cette année, à près de 6 millions sterling (environ 150 millions de notre monnaie), obtenus par une taxe de 20 pour 100 sur le revenu territorial, par une taxe sur la drèche, par lemploi d’une partie du fonds d'amortissement et par un emprunt de 1,600,000 livres sterling à la banque. Quant au gouvernement français, il avait rétabli l'impôt du dixième, le 29 août 1741, et créé de nouvelles rentes viagères sur la ville.
Le cardinal de Fleuri voyait, avec autant d'émotion que son âme froide en pouvait ressentir, s’écrouler la politique extérieure des vingt-sept dernières années, et la France près de recommencer sa lutte traditionnelle avec sa grande et ancienne ennemie, transformée quelque temps en douteuse alliée. Il sentait combien peu il lui avait préparé de ressources pour cette grave éventualité. Un autre événement considérable vint redoubler les alarmes du vieux ministre : ce fut la défection du roi de Prusse. Une fois la grande diversion contre Vienne manquée, Frédéric n'avait plus songé qu’à refaire ce qu’il avait déjà fait en octobre 1741. Le trésor de son père était à peu près épuisé : la Prusse était trop pauvre pour trouver à vivre d'emprunts ou d’affaires extraordinaires, et Frédéric n’était nullement disposé à se ruiner pour des alliés qui savaient si peu faire pour eux-mêmes. Quand il rentra de Moravie en Bohême, il avait son projet de paix bien arrêté dans la tête; mais il sentait la nécessité de rabattre auparavant l'orgueil de Marie-Thérèse par une nouvelle victoire. Tandis qu’une partie des forces autrichiennes tenait les Français en échec sur la Moldau, un autre corps d’armée marchait contre les Prussiens vers le Haut-Elbe. Frédéric alla au-devant et livra bataille, le 17 mai, près de Czaslau. Zes Autrichiens furent défaits pour la
1. Cette fois, on ne s’en fia point à la déclarafon des contribuables : les rôles furent établis sur l’estimation des revenus faite par des préposés de l’intendant. C'était tomber dans l'excès contraire. Le dixième donna 23 millions dans les pays d'élection seulement, Comme pendant la guerre de 1733, les priviléges du clergé furent maintenus nominalement, moyennant des dons gratuits considérables; un premier de 12 millions en 1742; puis un second, de 16 millions. V. Bailli, Hist. financière, t, 1], p. 121 ; et Journal de Louis XV, p. 199,
250 FLEURL (1742
seconde fois. La cavalerie prussienne, cette fois, s’était montrée digne de l'infanterie. Celle-ci, avec ses feux de trois rangs, tirait si vite et si juste, qu’on vit deux régiments autrichien et hongrois couchés presque entiers sur le sol devant le poste d’un corps prussien qu’ils avaient attaqué. Frédéric atteignit son but : Marie- Thérèse se rendit aux instances de [a diplomatie anglaise, qui avait d'autant plus droit de lui parler haut qu’elle commençait à la secourir plus puissamment. La reine de Hongrie céda toute la Silésie, moins Troppau, Jægerndorff et Teschen : les préliminaires de la paix entre l’Autriche et la Prusse furent signés le 11 juin. Frédéric s’excusa de son mieux auprès du cardinal de Fleuri et protesta qu’en abandonnant par nécessité l'alliance de la France, il n’abandonnait pas ses intérêts. Il était, au moins, bien décidé à continuer son système de bascule entre la France et l'Autriche, et n’entendait pas se retirer définitivement de la lice‘. Pour le moment, sa défection, imKée par l'électeur de Saxe, eut des conséquences très-funestes aux Français. Le maréchal de Broglie, malgré les avis de Belle-Isle, qui était revenu à l’armée, s'était obstiné à étendre ses quartiers sur quinze lieues de terrain le long de la Moldau : quelques jours avant la signature des préliminaires avec la Prusse, les généraux autrichiens, connaissant l'état des négociations et ne redoutant plus rien de Frédéric, réunirent l’armée battue à Czaslau avec le corps qui avait tenu tête aux Français, tombèrent sur les postes de Broglie, forcèrent le passage de la Moldau et rejetèrent Broglie de Frauenberg sur Prague, après lui avoir enlevé ses équipages; tous les traînards furent massacrés par les bandes hongroises et slavonnes (4-13 juin). Les forces autrichiennes, environ quarante mille soldats régufiers et vingt-cinq mille partisans ou insurgents, cernèrent bien-tôt, sous le canon de Prague, l’armée française réduite à moins de vingt-cinq mille hommes (fin juin). Fleuri épouvanté expédia en toute hâte au maréchal de Belle-Isle des instructions qui concluaient par ces mots : « La paix, Monsieur, à quelque prix « que ce soit! » Belle-Isle demanda une conférence au feldmaréchal Kônigsegg et proposa une convention préalable pour
1. Frédéric Il, Hist. de Mon Temps, t. 1, ch, vr-virz. — Valori, t. I, p. 157-165. — Flassan, t. V, p. 152,