RETRAITE DE PRAGUE
bandes hongroises et slavonnes qui interceptaient toutes communications, tout ravitaillement, il eût pu cependant se maintenir dans Prague jusqu’au printemps ; le corps ennemi qui l'observait plutôt qu’il ne l'assiégeait, n’était pas supérieur au sien, mais le cabinet de Versailles lui intuna l’ordre d’évacuer Prague à tout prix. Il dut obéir : il cacha son dessein assez adroitement au général autrichien et sortit de la ville, le 16 décembre, avec quatorze mille hommes fort délabrés, laissant à Prague les blessés et les malades hors d’état d’être transportés, sous la garde d’une poignée de soldats que commandait le brave Chevert. Le froid était rigoureux et Belle-Isle était loin d’avoir pris, pour en défendre ses soldats, les précautions qu’exigeaient la prudence et l'humanité : tout était couvert de neige et de glace, les Autrichiens avaient coupé les défilés et rompu les ponts sur les deux grands chemins du pays montueux qui conduit à Égra, dernière ville de Bohème du côté du Haut-Palatinat. Heureusement encore que le gros des forces autrichiennes était sur la rive droite de la Moldau et ne put passer à cause des glaces que charriait la rivière; on n’eut affaire qu’à cinq ou six mille hussards et Slavons répandus sur la rive gauche; on les repoussa dans la plaine, puis on les évita dans la montagne en se jetant dans un mauvais chemin intermédiaire entre les deux grandes routes d'Égra. La colonne atteignit cette ville, à trente-huit lieues de Prague, après dix jours d’inexprimables souffrances : la route était jonchée de soldats morts de froid et de misère; beaucoup d’autres moururent ou furent amputés de membres gelés, dans Îles hôpitaux d'Égra; un plus grand nombre encore ne se rétablirent jamais des maux ‘qu'ils avaient endurés. Parmi ces derniers se trouvait un jeune officier au régiment du Roi (infanterie), qui ne fit plus que languir et qui s’éteignit à trente-deux ans. Ce fut pour la France une perte irréparable : ce jeune inconnu, appelé Vauvenargues, était peut-être l’homme qui eüt exercé sur l'esprit français au xvine siècle la plus salutaire influence; il fut enlevé au moment où s’épanouissaient les premières fleurs de son génie. Nous reviendrons bientôt sur cette pure et touchante figure qui n’apparut qu’un instant parmi nous pOur ÿ laisser d’éternels regrets.
Un trait héroïque jeta sur cette douloureuse retraite un reflet
254 FLEURL [1742-1743]
de gloire. Chevert, resté dans Prague avec une garnison d'hommes pour la plupart incapables de soutenir leurs armes, fut sommé de se rendre à discrétion : « Dites à votre général », répondit-il au parlementaire autrichien, « que, s’il ne m’accorde pas les honneurs de la guerre, je mets le feu aux quatre coins de Prague, et je m’ensevelis sous ses ruines ». La capitulation fut accordée, au grand déplaisir de l’implacable Marie-Thérèse, et Chevert rejoignit Belle-Isle avec son convoi d’invalides. Pendant qu’une cour frivole se consolait de nos humiliations et de nos pertes en chansonnant nos généraux, un oificier plébéien se montrait ainsi, dans ja décadence militaire de la monarchie, le précurseur des Hoche, des Marceau, des Desaix.
Belle-Isle ramena en France, dans les premiers jours de 1743, une douzaine de mille hommes épuisés, restes de plus de cinquante mille soldats, qui, bien commandés, eussent suffi pour terrasser la monarchie autrichiennè dans son premier désarroi. L’abandon de la Bohême présageait celui de la Bavière.
L'année 1742 avait tristement fini pour la France et pour ses alliés. Dans le nord, l’entreprise à laquelle on avait poussé la Suède, sans se rendre compte de sa faiblesse réelle et sans lui ménager l'indispensable concours de la Turquie, n’avait abouti qu'à des désastres : depuis qu’une espèce de république aristocratique avait remplacé le pouvoir monarchique, la Suède n'avait plus d'armée, et on lui avait fait faire la folie d’attaquer les Russes avec des milices : les Suédois, battus dans toutes les rencontres, furent réduits à évacuer la Finlande par capitulation (août 1742); l’année suivante, pour obtenir la paix et la restitution partielle de la Finlande par la médiation anglaise, ils devaient s'humilier jusqu'à recevoir un roi des mains de la Russie; le traité de paix leur imposa d’élire pour successeur au trône le duc de Holstein-Eutin, évêque luthérien de Lubeck, allié de la maison impériale de Russie. L'alliance de famille contractée par Pierre le Grand avec la maison de Holstein était un moyen et un prétexte redoutable de s’immiscer dans les affaires intérieures de la Suède, du Danemark et de la Basse-Saxe #.
1. Le Danemark avait essayé de profiter des malheurs de la Suêde pour rétablir l'union de Calmar, en faisant élire, comme successeur au trône de Suède, le prince