LE ROI ET SON CONSEIL
qu'il avait déjà faite à l’avénement même de Fleuri, y ajouta, cette fois, qu'il n'aurait plus de principal ministre ‘ et tint parole, quant à ce dernier point. Il en‘résulta seulement qu’il n’y eut plus d'unité dans le gouvernement. Louis XV ne soutint pas huit jours l'effort de volonté que son bisaïeul avait soutenu plus d’un demi-siècle. Ce n’est pas que l'esprit et le jugement, les facultés compréhensives, ne se fussent développées chez Louis XV; mais les facultés actives, celles qui viennent du cœur, ne se développèrent jamais. Le besoin d’agir, le sentiment du devoir, l'estime de soi-même et le désir de la justifier à ses propres yeux ct aux yeux d'autrui, manquèrent toujours à cet homme malheureusement né, qui n’eut jamais confiance ni dans les autres ni en lui-même. Il n’apporta dans son conseil qu'un esprit distrait et incertain : on y parla beaucoup; on n’y décida presque rien, et chacun des ministres spéciaux fut à peu près souverain dans son département, tandis que deux ministres d’État sans portefeuille aspiraient vainement à diriger l’ensemble des affaires. L'un était l’effronté Tencin, devenu cardinal et archevêque de Lyon en récompense de ses services contre les jansénistes, et ministre en récompense de ses flatteries envers le vieux Fleuri : il n’avait pas l’étoffe d’un Dubois; les vices n’y suffisaient pas. L'autre, plus souvent écouté, était le maréchal de Noailles, toujours fécond en vues ingénieuses, mais de moins en moins capable, à mesure qu’il vieillissait, de lier, de suivre et de réaliser ses idées. C’étaient des jets de lumière dans un brouillard. Un troisième personnage, sans titre officiel, le duc de Richelieu, de complaisant du roi prétendait se faire son conseiller et obtenait, par moments, une assez grande influence, grâce à l'appui d’une nouvelle maîtresse installée récemment avec éclat.
Les ministres à portefeuilles n’en restaient pas moins maîtres de tout le courant des affaires. Ils étaient six : le chancelier, le contrôleur général et les quatre secrétaires d'État. Le contrôleur général Orri était un homme d'ordre, intègre, mais dur, livré
1. Chauvelin avait fait parvenir un mémoire justificatif au roi : les gens qui entouraient Louis XV lui firent voir dans l’illustre exilé un ambitieux qui prétendait le gouverner et s'imposer à lui pour premier ministre, Ombrageux comme toutes les âmes faibles, Louis ne répondit qu’en aggravant l'exil de Chauvelin.