PLANS DES ENNEMIS
reine de Hongrie s’indignait que ses amis prétendissent la dé-
pouiller comme ses ennemis : elle entendait que le roi de Sardaigne la servit pour rien et que les Anglais missent sans condition toutes leurs ressources à sa disposition. L'héritage autrichien, ce fruit monstrueux du hasard, de la force et de la fraude, était, à ses yeux, chose sainte; on n’y pouvait toucher sans sacrilége. Marie-Thérèse, si intéressante, si magnanime dans le malheur, se montrait sous un autre jour depuis que la prospérité lui revenait : elle valait la reine d'Espagne en violence, en obstination, en indifférence pour les maux que la guerre infligeait aux peuples. Elle finit pourtant par se rendre, comme dans l'affaire de Silésie. Louis XV n’ayant rien offert d’acceptable au roi de Sardaigne, un agent de Charles-Emmanuel signa, le 13 septembre, à Worms, avec l'Autriche et l'Angleterre, un pacte par lequel Marie-Thérèse cédait la partie du Milanais à l’ouest du Tésin, la portion du territoire de Pavie au sud du PÔ, Plaisance et la portion du Plaisantin à l’ouest de la Nura. Charles-Emmanuel s'engageait, à ce prix, de tenir sur pied querante-cinq mille hommes jusqu’à la paix générale, et l'Angleterre lui promettait 200,000 livres sterling par an. |
Ce traité conclu, le roi George, qui avait traversé le Rhin à Mayence et s'était porté à Worms, s’avança jusque auprès de Landau, pendant que le prince Charles tentait de forcer le passage du Rhin vers Brisach. L'armée française, renforcée de troupes de ligne et de milices ‘, avait été partagée entre les maréchaux de Noailles et de Coigni, Broglie ayant été enfin révoqué. Coigni défendit le Rhin contre le prince Charles ; George n'attaqua point Noailles et laissa seulement le chef de partisans Mentzel franchir la Sarre avec quelques milliers de hussards, de Croates et de pandours ?. Le féroce Mentzel se fit précéder par des proclamations
1. L'armée régulière avait été portée, au commencement de l’année, à environ deux cent mille soldats, et l’on avait Jevé dix-huit mille, puis trente-six mille miliciens. Le tirage de la milice avait failli occasionner des troubles graves à Paris, surtout au faubourg Saint-Antoine. C'était la première fois qu’on levait des miliciens dans la capitale, et le peuple était justement irrité qu'on fit tirer les artisans, pen dant qu’on exemptait de droit les fainéants de luquais, Le tirage était plein d'injustice, d’arbitraire et de vénalité. Il y a des détails trés-curieux dans la Chronique du règne
de Louis XV, publiée dans le t. V de la Revue Rétrospective, 2. Milice serbe ou raitze d’entre la Save et la Drave.
où il appelait à la révolte les provinces enlevées à l'Empire par la France et menaçait les Lorrains de les faire pendre après les avoir forcés à se couper à eux-mêmes le nez et les oreilles, s'ils résistaient à leurs princes légitimes. Noaïlles détacha contre lui un corps de cavalerie commandé par Berchini (Berczyni), et ce fut ainsi un magnat hongrois émigré, de l’ancien parti de Rakoczi, qui délivra nos frontières du brigand autrichien; Mentzel fut abattu d’un coup de fusil sous les murs de Sarrebrück. L'automne était arrivé. Les alliés ajournèrent leurs projets à l’année suivante et répandirent leurs armées en quartiers d’hiver depuis la Bavière jusqu’à la Flandre. Ils avaient mal profité des heureux débuts de leur campagne et des cent mille hommes dont ils avaient pu disposer vers septembre.
De nouvelles péripéties semblaient se préparer pour 1744, avec un développement beaucoup plus vaste encore de la guerre. L’Angleterre eût voulu qu’on rendit la Bavière à l’empereur, à condition qu'il déclarât la guerre à Louis XV au nom de l’Empire. Marie-Thérèse prétendait davantage; elle exigeait que l’empereur abdiquât, afin de porter au trône impérial son mari, le grand-duc de Toscane; eile avait forcé les Bavarois à lui prêter serment comme à leur souverain. L’orgueil despotique de la reine de Hongrie, les vexations commises par les Autrichiens et par les \nglais sur les territoires neutres, excitèrent une vive réaction en Allemagne contre l’Aufriche, et le roi de Prusse, décidé à empêcher par tous les moyens la déposition de l'empereur et l'établissement de la domination autrichienne, se remit en correspondance avec la France‘. La nation française, qui avait pris jusque-là trop légèrement les fautes et les humiliations de cette guerre, avait commencé à s’émouvoir et à s'irriter violemment des menaces contre l’Alsace et la Lorraine. Malgré la misère trop répandue, le public applaudit cette année aux levées de troupes et couvrit les emprunts; Jes États du Languedoc offrirent au roi un régiment de dragons tout équipés, et l’enthousiasme fut unanime quand on apprit que Louis XV allait marcher en personne
1. Le comte d'Argenson lui avait fait envoyer, l’année précédente, leur ami com-
mun, Voltaire, pour tâcher de l’engager à rentrer en guerre; mais cette mission officieuse n’avait pu suffire et la situation n’avait pas paru assez urgente à Fré léric,