‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 159 sur 327 · LE MARQUIS D'ARGENSON · texte numérisé non relu

LE MARQUIS D'ARGENSON

frère par la solidité du caractère et la hauteur des vues. C'était l'esprit de Chauvelin qui rentrait au ministère avec l'élève reconnaissant et dévoué du ministre déchu, élève aussi patriote et plus philosophe que son maître. Le malheureux Chauvelin eut au moins cette consolation dans l'exil où le retinrent jusqu’à la mort les préventions implacablés de Louis XV. Le marquis d’Argenson avait porté le regard d’un penseur et d’un ami de l'humanité, non pas seulement dans les relations extérieures, mais dans toutes les parties du gouvernement et de la société. Il y avait en lui du Vauban pour la droiture et pour le dévouement simple et profond au bien du peuple. Un tel choix indiquait chez le roi de bonnes velléités diplomatiques. Louis, en effet, désirait se soustraire au traité insensé de 1743 avec l'Espagne, et l’ultimatum qu’il prétendait poser pour la paix comprenait, quant à l'Italie, la cession de la Savoie et de Nice à l’infant don Philippe, moyennant compensation pour le roi de Sardaigne en Milanais ‘. Ceci était tout à fait dans la bonne voie. Les événements démontraient la presque impossibilité de réussir au delà des Alpes sans regagner le roi de Sardaigne. On l'avait battu d’abord dans les montagnes de Nice, puis dans les gorges de la Stura, puis enfin sous les murs de Coni, et, cependant, les difficultés du climat et de la saison avaient obligé de lever le siége de Coni, et une longue et meurtrière campagne n’avait valu aux Franco-Espagnols, sur le revers italien des Alpes, que quelques défilés.

Dans l'Italie centrale, où les Français n’intervenaient pas directement, la guerre, sans résultats en 1743, avait offert, en 1744, des péripéties intéressantes. Le pape, trop faible pour faire respecter sa neutralité, avait vu tout son territoire en proie aux deux partis ; les Austro-Piémontais avaient d’abord poussé les Espagnols, par la Romagne et les Marches, jusqu'aux frontières napolitaines et avaient préparé l'invasion du royaume de Naples, d'accord avec une escadre anglaise, malgré la neutralité imposée au roi don Carlos par les Anglais. Le roi de Naples, qui s’y attendait et qui avait mis sa capitale à couvert, autant que possible, d'une nouvelle insulte par mer, vint joindre les Espagnols : les

1, Flassan, t. V, p. 238.

Austro-Piémontais iurent à leur tour chassés de la campagne de Rome et rejetés vers le Pô.

Une révolution d’alcôve suivit la révolution de cabinet qui avait appelé le marquis d'Argenson au pouvoir : elle devait ètre aussi funeste à la France que l’autre eût pu lui être salutaire. La conversion aux mœurs et aux sentiments de famille n’avait guère duré chez Louis XV plus que la peur de la mort : à peine hors de danger, il avait fort sèchement reçu le jeune dauphin, accouru près de lui sans son ordre avec une vivacité dans laquelle il voulut voir, fort injustement, non point la tendresse d’un fils, mais l’impatience d’un héritier ‘. De retour à Paris, il songea à rappeler sa mâîtresse. La fière Châteauroux obtint une réparation éclatante, l'exil de l’évêque de Soissons et des courtisans qui s'étaient montrés le plus acharnés contre elle : elle prétendait rentrer à Versailles comme dans une place conquise ; elle n’y rentra point! Les agitations, les humiliations de sa disgrâce, avaient jeté dans cette organisation violente les germes d’une maladie inflammatoire que la joie même de son rappel fit éclater : après plusieurs jours de délire, elle expira le 8 décembre 1744.

La France ne se douta pas que cette mort pût être un malheur public! L’ami de la Châteauroux, le complaisant ordinaire du roi, le duc de Richelieu, chercha à consoler Louis en l’aidant à compléter la série de ses incestueuses amours : il restait une cinquième sœur de Nesle, madame de Flavacourt; le royal proxénète lui offrit, de la part de Louis XV, l'héritage de la Châteauroux. Elle refusa. Louis fut quelque temps le point de mire de toutes les beautés faciles qui ornaient la cour; maïs la cour fut vaincue par la ville; une bourgeoise l’emporta sur les courtisanes de qualité. Il y avait à Paris une jeune femme nommée Jeanne Poisson, fille putative d’un commis banqueroutier, mais enfant d'adoption et peut-être fille naturelle d’un fermier-général, qui l’avait mariée à son neveu, Lenormant d’Étioles. Une éducation artiste et littéraire, dirigée dans un sens et avec un art étranges, avait développé chez elle tous les talents, toutes les grâces et toutes les vanités, en étouffant les instincts moraux dont la nature

Page 1