BATAILLE DE FONTENOI
Le sort de la journée semblait fort compromis; le maréchal de Saxe, qui voyait tout et se traînait partout à cheval ou dans une petite carriole d’osier, commenta de disposer la retraite pour le cas où un dernier effort ne réussirait pas, et prescrivit l'évacuation d’Antoin. La présence du roi et du dauphin, le devoir d'assurer leur salut, devenaient un embarras énorme et poussaient aux résolutions timides, quoique tous deux fissent d’ailleurs bonne contenance. Si les Hollandais fussent à temps revenus à la charge et si l'habileté manœuvrière des Anglais eût égalé la puissance de leur feu, la bataille eût été perdue sans ressource. Heureusement la confusion régnait parmi les Anglais eux-mêmes : leur bataillon carré s'était resserré, entassé en une épaisse colonne d’une douzaine de mille hommes, et n’avançait plus; il leur fallait ouvrir cette masse, replier les deux ailes pour enlever Fontenoi et les redoutes de Barri, et donner passage à la cavalerie, qui était assez loin derrière, pour balayer la plaine.
Le temps que mirent les chefs ennemis à essayer de rétablir leurs rangs et à se concerter, fut bien employé par Maurice de Saxe; il fit converger toutes les forces disponibles vers la redoutable colonne et défendit qu'aucun régiment chargeàt isolément. Les premières pièces de campagne qu’on trouva sous la main furent placées de façon à prendre en écharpe la tête des ennemis; on lança la cavalerie sur leur front, l'infanterie sur leurs deux flancs, pêle- mêle, sans ordre, mais avec l’ensemble d’un triple ouragan. La masse ennemie fut écrasée du choc comme dans un étau. « La colonne anglaise, dit un historien militaire *, fut foudroyée et disparut.» Les débris se précipitèrent en fuyant au delà du ravin; on ne les poursuivit que jusqu’à Veson, où ils furent recueillis par la cavalerie anglaise et par une réserve d'infanterie. Les Hollandais, qui avaient enfin tenté sans succès une
1. L'idée de faire avancer du canon était trop simple pour valoir le bruit qu’en a fait Voltaire, dans l'intérêt de son ami Richelieu, qui avait communiqué au roi cette idée saggérée par un officier subalterne. On ne manquait pas de canon; seulement, il fallait beaucoup plus de temps qu'aujourd'hui pour le déplacer; les grosses pièces étaient lourdement attelées; les petites, du calibre de quatre, se traînaient à bras. 11 n’y avait encore de perfectionné que l'artillerie de siége.
2. D'Espagnae, t. II, p. 106. — Les gardes françaises lavèrent leur affront en ce
moment. On remarqua surtout la fureur des bataillons irlandais au service de France,
nouvelle attaque, opérèrent en même temps leur retraite. La perte des alliés fut de douze à quatorze mille hommes, tués, blessés ou prisonniers. Les Français avaient eu plus de sept mille morts ou blessés. Une quarantaine de canons restèrent aux mains des vainqueurs.
Telle fut cette victoire de Fontenoi qui flatta si vivement l'esprit national et qui est restée si populaire. Il est bizarre que le roi de France le plus étranger à tout sentiment héroïque ait été précisément le seul qui, dans les temps modernes, ait gagné en personne une grande bataille sur les Anglais. Cette journée fit, du reste, plus d'honneur au courage des deux partis qu’à leur tactique; il y eut presque autant de désordre chez les Français que de témérité et d'incapacité manœuvrière chez leurs ennemis. La vraie gloire fut au général qui avait vaincu presque mourant; mais ce ne fut pas là toutefois une de ces savantes batailles, un de ces chefs-d’œuvre de l’art, tels que Frédéric en a légué plusieurs exemples à la postérité.
La forte garnison austro-batave de Tournai rendit la ville le 22 mai, mais continua de défendre la citadelle, un des principaux ouvrages de Vauban, jusqu’au 19 juin. Ce boulevard central de la Flandre une fois tombé, le reste tomba presque sans effort. L’ennemi était absolument hors d'état de disputer la campagne à l’armée française, qu’on venait encore de renforcer d’un gros Corps tiré de l’armée d'Allemagne. Le maréchal de Saxe, devenu toutpuissant par sa victoire, ne se souciait que de sa guerre à lui, et non point de l’ensemble de la guerre. Dans Ja nuit du 10 juillet, un Corps français escalada les remparts de Gand, après avoir dissipé sur son passage six mille Anglo-Hanovriens. Gand ne résista pas et ne fut point pillé. Le 18 juillet, Bruges ouvrit ses portes à un simple détachement. Oudenarde se rendit le 21 juillet ; Dendermonde, le 12 août: Oster. de, le 23; Nieuport, le 30; Ath, le 8 octobre. Vers l’automne, les Français furent maîtres de tout le pays entre la Dender et la mer. Toutes ces fameuses places étaient fort négligées et mal entretenues, par suite des longues querelles
1. Leitres et Mémoires du maréchal de Saze,t. 1, p. 165-286. — D’Espagnac, t. 14, p- 50 et suivantes. — Voltaire, Siècle de Louis XV, ch. xv. — Frédéric Il, Hisi. de Mon Temps, t. Il, ch. x11.
1745] FLANDRE CONQUISE. FRANÇOIS If. 285
qu'avaient eues, au sujet de leur administration, l'Autriche et la Hollande. La supériorité des Français dans la guerre de siéêges n’était d’ailleurs contestée par personne. L’artillerie et le génie ne formaient encore qu’en France de véritables corps savants qui perfectionnaient durant la paix les instruments de la guerre : les autres parties de l’art militaire avaient malheureusement marché parmi nous en sens inverse !
Louis XV fut recu en triomphe à Paris. Le ministre des affaires étrangères n’en avait pas moins eu raison dans son mémoire au roi‘, car on perdit l'Allemagne tandis qu’on prenait la Flandre. Le prince de Conti, qui commandait les troupes françaises sur le Mein, affaibli par le gros détachement qu’on lui avait enlevé pour l’armée du roi, ne put pas ou ne sut pas se maintenir outre Rhin jusqu’à la fin de la campagne; il repassa sur la rive gauche, et le 13 septembre, la diète électorale de Francfort, débarrassée d’un voisinage menaçant, élut empereur l'époux de Marie-Thérèse, sous le nom de François Ier. L'Empire entra dans la nouvelle maison d'Autriche pour le temps qui lui restait à vivre. Les trois électeurs ecclésiastiques avaient été regagnés par l'Autriche. Les voix de Saxe et de Hanovre complétèrent la majorité; le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, et le Palatin protestèrent en vain. L'objet qui avait entraîné la France à la guerre, la translation de l'Empire hors des mains autrichiennes, était donc manqué définitivement. Ce grave échec politique ne fut pas la seule conséquence du plan d'opérations préféré par Louis XV. Le roi de Prusse, abandonné à ses seules ressources , fit la plus belle campagne qu’on eût vue depuis Turenne; il s'était refait une force militaire de plus de cent vingt mille hommes ; il chassa les Austro- Saxons de la Silésie par une grande victoire (4 juin), les poursuivit en Bohème, les y battit de nouveau (30 septembre), puis, menacé dans Berlin même par une diversion que tentèrent ses ennemis, il les rejeta sur Dresde, d’où s'enfuit Auguste Joue vieux prince d’Anhalt, le créateur de l'infanterie prussienne, couronna sa carrière en écrasant les Saxons avec une partie de l’armée de Frédéric, avant que les Autrichiens pussent les secourir