LE TURC ET LA CHRÉTIENTÉ
Du côté de l'Allemagne, il s'agissait d'obtenir, chose difficile et depuis longtemps sans exemple, que le nouvel empereur n’entraînât point l'Empire dans saguerre. Les protestations amicales du cabinet de Versailles à la diète germanique, le retrait des forces françaises hors des électorats du Rhin, et le concours actif prêté par la diplomatie prussienne à la diplomatie française, décidèrent la diète à maintenir la neutralité de l'Empire, malgré les efforts acharnés de François [*, ou plutôt de Marie-Thérèse; car ÿrançois de Lorraine, faible d'esprit et de caractère, ne fut jamais que l'époux de l’impératrice-reine. Ce succès important avait été réparé et fut consolidé par des transactions particulières avec divers princes allemands. Auguste I, n’ayant plus rien à craindre de la Prusse ni à espérer de l'Autriche depuis la paix avec Frédérie II, vendit sa neutralité comme électeur de Saxe pour 2 millions par an pendant trois ans. On avait conclu des traités analogues avec le Palatin, l'électeur de Cologne, le duc de Würtemberg, et renouvelé le traité de subsides avec le Danemark (mars-avril 1746). Le jeune électeur de Bavière, par compensation, n’eut pas honte de signer un traité de subsides avec l'Autriche et l'Angleterre contre ce gouvernement français qui avait fait tant de sacrifices pour son père!
Le rapprochement entre la France et la Saxe avait une grande portée dans les vues de d’Argenson et dépassait la guerre de la Succession d'Autriche. Ce n’était pas seulement à l'influence autrichienne, mais encore et surtout à l'influence russe que d’Argenson voulait soustraire la maison de Saxe : depuis deux générations, la Russie se servait des Saxons pour abaisser et étouffer la Pologne; d’Argenson pensait que, si la France soutenait la maison de Saxe au lieu de la combattre et l’aidait à se rendre héréditaire en Pologne en poussant à une modification des lois constitutives, les princes saxons, n’ayant plus besoin des Russes, se nationaliseraient et feraient barrière contre la Russie au lieu d’être ses dociles instruments. Cette conception était d'autant plus remarquable, que d’Argenson, tout ministre d’un roi qu’il fût, était, au fond, assez peu monarchique, et qu'il peut passer, dans notre philosophie politique, pour l'anneau intermédiaire entre Fénelon et Rousseau, plus près de ce dernier que de l’autre sous plus d’un
202 LOUIS XV. 11746] rapport", mais, en fait, il pensait que tout était préférable à j'anarchie qui perdait la Pologne. Le plus grand obstacle à ses desseins était l’indignité personnelle des princes saxons, race dégénérée qui faisait ressortir par un pitoyable contraste la force et la grandeur de la maison de Brandebourg, sa voisine et sa rivale.
Les projets de d’Argenson, quant à la Pologne, regardaient l'avenir, quant à l'Italie, c'était le présent et l’avenir à la fois qu'il entendait régler par une éclatante péripétie. Il avait repris, complété, systématisé, fait adopter au roi le beau plan de Chauvelin, formulé en traités avec la Sardaigne et l'Espagne en 1733, puis abandonné par Fleuri ?. Organiser l'Italie en confédération, avec diète permanente, à l'instar de l'Allemagne, expulser entièrement l’Autriche, délivrer tous les états italiens de tous liens de vassalité envers le prétendu Saint-Empire Romain, renoncer solennellement, au nom de la France, à jamais rien prétendre au delà des Alpes, italianiser les princes étrangers établis en Italie, par l'interdiction de rien posséder hors de la Péninsule, telles étaient les lignes générales de ce noble dessein. La guerre de la Succession d'Autriche avait été entamée par la politique de convenance, c’est-à-dire de par le droit du plus fort ou du plus fourbe : d’Argenson prétendait la continuer par la politique de principes, au nom du droit des peuples à l'indépendance nationale. D’Argenson, trop peu connu comme diplomate, car il ne fit qu'apparaître dans ce gouvernement indigne d’être servi par un tel homme, d’Argenson est, dans notre histoire, le lien entre l’ancienne politique française de l’équilibre européen et le droit philosophique moderne des nationalités, entre Richelieu et la Révolution. C’est un devoir pour l’histoire de rétablir cet anneau d'une chaîne loricuse !
Le seul moyen de réaliser ces vues, c'était de traiter secrètement avec le roi de Sardaigne et d'imposer ensuite le traité tout rédigé à l'Espagne, car il était impossible de faire renoncer autrement Élisabeth Farnèse à l’absurde convention d'octobre 1743. Louis XV le comprit et autorisa d’Argenson à négocier à l'insu des autres
1. Nous parlerons plus tard du livre où il a exposé ses théories politiques. 2. V. ci-dessus, p. 181,