‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 176 sur 327 · DUPLEIX · texte numérisé non relu

DUPLEIX

plus vaste, après qu’il eut été appelé à la direction du comptoir de Chandernagor, sur le Gange ‘. Chandernagor, misérable bourgade qui n’avait pas une barque pontée, devint, par lui, une ville florissante et un chantier d’où on lança quinze vaisseaux de la Compagnie, puis il en fit le grand'centre du commerce d’Inde en Inde; soïxante-douze navires, frétés par Dupleix, par ses parents et ses amis, sillonnèrent toutes les mers d’Asie, depuis le golfe Arabique jusqu'aux Philippines. Dupleix avait appuyé l’établissement français des bouches du Gange sur un second comptoir fondé au cœur du Bengale, à Patna, à trente-huit lieues de Bénarès, la cité sainte des brahmanes. Le commerce anglais au Bengale périssait étouffé sous cetie formidable concurrence. Le {#7 janvier 1740, Dupleix fut nommé gouverneur de Pondichéri' et président au conseil supérieur : le 23 octobre 1742, il devint gouverneur-général des possessions françaises dans l'Inde. Il commença dès lors à donner l'essor aux pensées qu’il couvait dans son sein : ses créations commerciales n’avaient été que le prélude de plus grandes choses; le génie d’un Richelieu avait müri dans un comptoir. Dupleix avait compris, le premier, l’inéviiable résultat qu’aurait le contact entre les sociétés stationnaires de l'Orient et les sociétés progressives de l’Europe, qui accroissaient leurs forces en raison de la vitesse de leur mouvement par une loi tout analogue à la loi de la gravitation physique : il avait vu l'Asie destinée, comme l’Amérique, comme le monde entier, à subir la loi des races européennes. La récente invasion de Nadirschah (1738-1739) ? avait manifesté la faiblesse de l'empire mogol, déjà décelée par la révolte des Mahrattes au sud, des Afghans et

1. Une première fois envoyé à Chandernagor, il avait été révoqué, grâce à l’inimitié du directeur de Pondichéri, M. Lenoir (1726). Il adressa à la Compagnie un mémoire sur l'avenir de Chandernagor et sur le plan à suivre dans les affaires de l'Inde: ce fut la première révélation de son génie. La Compagnie lui rendit la direction de Chandernagor (septembre 1730).

2. Le schah de Perse avait dispersé l'immense et confuse armée du Grand-Mogol, pillé et dévasté par le fer et le feu la capitale de l'Inde, Delhi, emporté le trésor impérial, qui valait plus d’un milliard, extorqué au Mogol la cession des provinces à l'ouest de l’Indus, avec un tribut de 70 millions par an. Le revenu de l'empire mogol s'élevait à 800 millions. V. Barchou de Penhoen, Hist. de la Fondation de l'empire anglais dans l'Inde, t. I, p. 332. — Les Anglais y lèvent aujourd’hui plus de cinq cents millions.

des Seikhes au nord, et par l’insubordination des gouverneurs de provinces (soubahdars et nababs), qui tendaient à s'ériger en grands vassaux inamovibles : Dupleix jugea l'Inde destinée à être conquise, non par d’autres Asiatiques, comme ceux qui venaient de la ravager, mais par les Européens; entre les Européens, le Portugal était tombé, la Hollande tombait; restaient la France et l'Angleterre. Dupleix se promit de donner l'Inde à la France.

Il ne s’ouvrit que peu à peu à la Compagnie, à mesure de ses progrès , et lui-même ne s’éleva que par degrés à cette grandiose conception. Son plan avait autant de prudence dans les moyens que d’audace dans le but; le moyen capital était de s’immiscer dans la hiérarchie politique de l'Inde, avec un rôle double, à savoir : rester, d’une part, chef d’une colonie étrangère et indépendante, de l’autre part, devenir feudataire du Grand-Mogol et se mêler à toutes les affaires intérieures de l'Inde pour y saisir ou y faire naître toutes les occasions d'agrandissement *. Un auxitiaire brillant d'esprit et de courage lui prêta le plus utile concours ; ce fut sa femme, Jeanne Albert, fille d’un médecin parisien et d’une créole portugaise du nom de Castro; familière avec tous les dialectes de l'Hindoustan, elle entretint, pour le compte de son mari, une vaste correspondance diplomatique avec tous les personnages indigènes qui pouvaient servir les projets de Dupleix et se rendit célèbre dans l’Inde entière sous le nom de Jän ou Joanna-Begum (la princesse Jeanne).

Le centre d'action imposé à Dupleix par la Compagnie était mal choisi sous le rapport commercial, Pondichéri n’ayant ni port ni débouchés considérables, et les deux grandes régions commerciales de l'Hindoustan étant la côte de Malabar et le Bengale, et non la côte de Coromandel. Sous le rapport politique, cette position avait au contraire de grands avantages; on pouvait espérer

1. Le point de vue politique et le point de vue commercial se confondaient nécessairement ici, et voici sous quelle forme Dupleix résumait sa pensée devant la Compagnie : « L'Inde étant un gouffre où s’abime l'argent de l'Europe, y posséder des terres produisant de forts tributs et, sur ces terres, des manufactures, ce sera donner à la Compagnie, qui ne fait pas toujours des envois d'argent réguliers et suffisants, le moyen de faire, sans argent d'Europe, un commerce de plus en plus considérable à mesure que s'accroitront ces établissements, En cas de concurrence, elle aura

Pavantage de se procurer les marchandises à plus bas prix, et, si elle n’a pas de concurrents, ses bénéfices seront énormes. » Note de M. P. Margry.

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