JOANNA BEGUM
de dominer les uns parles autres les nababs mogols et les radjahs hindous qui se partageaient l'extrémité sud-est de la presqu'ile indienne, et d'y faire, sous le couvert du Grand-Mogol lui-même, un grand établissement territorial qu'il eût été prématuré de tenter au Bengale, trop près du centre de l'empire, et qui eût été impossible à la côte de Malabar, étroite zone serrée entre la mer et les montagnes fourmillantes des belliqueuses tribus mabrattes, S’étendre territorialement dans le Coromandel, se maintenir au Bengale, se relever dans le Malabar, où l’ancienne Compagnie, sous Colbert, avait porté autrefois ses efforts et où l’on avait laissé depuis tomber le commerce français, se lier d'intérêts avec les Mahrattes, la force la plus vivace parmi les indigènes, et avec {ous les Européens, Hollandais, Portugais, Danois, pour avoir les mains libres contre les seuls rivaux, les Anglais, telles furent les premières vues de Dupleix *.
La Bourdonnais n’avait pas de si hautes visées; tout son plan consistait à ruiner à coups de canon les établissements et la marine des Anglais, à développer puissamment le commerce français et à faire de l'Ile-de-France l’entrepôt de ce commerce entre l'Inde et l'Europe. Cette opposition entre les vues de ces deux hommes, aussi énergiques, mais non pas aussi profonds l’un que l’autre, devait avoir de bien fatales conséquences!
Ils avaient d’abord été d'accord, du moins, pour juger la neutralité maritime de l'Inde impossible. Dupleix négocia, cependant, afin d’obéir à la Compagnie, mais tout en achevant à ses frais les fortifications de Pondichéri, pour lesquelles on lui avait refusé des fonds. Les présidences anglaises de l'Inde? acceptèrent la neutralité pour leur Compagnie, mais se déclarèrent sans pouvoirs quant à la marine royale. C'était un piége; la marine royale française n'avait pas un vaisseau en Asie; l’amirauté anglaise y expédia une petite escadre, qui exécuta précisément le projet que La Bourdonnais avait proposé aux ministres en 1741 et qui enleva ce qu’elle rencontra de nos bâtiments entre l'Inde et la Chine,
1. V. Anquetil-du-Perron, l'Inde en rapport avec l'Europe, t. II, p. 4H.
2. Les colonies anglaises n'étaient pas centralisées comme les nôtres : elles se divisaient en quatre présidences, Bombay, Madras, la plus importante, Calcutta, Bancoule (iles de la Sonde).
puis revint menacer Pondichéri, que le gouverneur anglais de Madras se disposait à assiéger par terre (juillet 1745). La garnison était très-faible ; mais on commença de voir les effets de la diplomatie de Dupleix. Le nabab du Carnatic, province où sont situés Pondichéri et Madras, déclara qu’il attaquerait Madras si les Anglais attaquaient Pondichéri. Les Anglais se laissèrent imposer sur terre cette neutralité qu’ils avaient repoussée sur mer.
La Bourdonnais, sur ces entrefaites, se consumait de regrets et de colère dans ses îles. Il ne reçut pas avant le commencement de 1746 les renforts d'Europe indispensables pour agir. Enfin, le 24 mars, il put mettre à la voile avec neuf vaisseaux de la Compagnie, qu’il était parvenu à armer en guerre. Une furieuse bourrasque rejeta son escadre toute brisée et désemparée dans la baie d’Anton-Gil (Madagascar). Il la remâta et la répara sur place en quarante-huit jours, à force d'énergie et d’inventions ingénieuses. € 6 juillet, il fut en vue de l’escadre andlaise, sur la côte de Coromandel. Les Anglais n’avaient que six voiles contre neuf; mais leurs navires étaient de la marine royale et fort supérieurs par le tonnage, par la qualité des équipages et le calibre des canons. Après un engagement très-vif, les Anglais se retirèrent sur Ceylan. La Bourdonnais arriva victorieux à Pondichéri et s’y trouva en présence de Dupleix. Deux systèmes opposés, deux autorités indépendantes l’une de l’autre avec des limites mal déterminées, deux caractères également fiers et absolus, l’un emporté et rancuneux, l’autre concentré, profond, inflexible, c'était plus qu’il n’en fallait pour susciter d’inévitables conflits : mais ce n’était rien encore ! Les ministres et la Compagnie avaient tout fait pour rendre la conciliation impossible ; ils avaient tout à la fois conféré à La Bourdonnais des pouvoirs qui semblaient l’autoriser à prendre la prépondérance pour les opérations militaires, et investi Dupleix d’une sorte de dictature, en lui permettant secrètement d'agir sans le contrôle du conseil supérieur de l'Inde : ils avaient tout à la fois défendu à La Bourdonnais de conserver les comptoirs ennemis dont il s’'emparerait et enjoint à Dupleix de prendre possession de Madras, si l’on pouvait s'en rendre maître, et de céder cette colonie anglaise au nabab de Carnatic. Enfin, La Bourdonnais avait été désigné par le contrôleur - général