‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 189 sur 327 · MOEURS. GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

MOEURS. GENS DE LETTRES

un étalage de philanthropie envers les hommes en général, qui n’est pas dénué de sincérité. C’est que l’égoisme et l'humanité procèdent parfois ici d’une même cause, la mobilité, la multiplicité des relations qui met en contact avec tout et avec tous, et qui empêche de naître ou étouffe les fortes affections privées, en même temps qu’elle dispose à une certaine bienveiilance collective, Chez un peur‘ sympathique comme le nôtre, il faut bien que le principe affectif retrouve sa place quelque part.

En résumé, le développement excessif de la sociabilité s’est opéré aux dépens de l'esprit de famille et des rapports solides et nécessaires : la vie a perdu en profondeur ce qu'elle gagne en surface. Le sens moral s’est extrêmement affaibli dans les classes élevées et lettrées ‘. Cette réserve altière de ia dignité personnelle, qu’on appelle honneur, remplace chez les hommes la vertu et le devoir, et l'honneur lui-même souffre des éclipses sans nombre; tout ce qui est fort s’altère dans cette énervante atmosphère.

Les diverses classes de la société polie se modifient les unes par les autres et se mêlent beaucoup plus qu’elles ne l’avaient encore fait. Les gens de lettres sont les agents les plus actifs de ce mélange. Ils avaient été un moment engagés dans la politique sous la Régence. Le régent, la duchesse du Maine, mais surtout Dubois, les avaient employés à revêtir d’un beau langage de vilaines choses ?. Le gouvernement, sous Fleuri, ne cherchant que le silence, n’avait pas continué à se servir d’hommes qui cherchent surtout le bruit et la renommée; il ne se fût pas d’aileurs senti la force de les retenir longtemps à l’état d'instruments passifs. Les gens de lettres, délaissés du gouvernement, s'emparent de la société. Elle poursuivait tous les plaisirs, ceux de l'intelligence comme les autres, tout ce qui donne du mouvement et de la

1. « Ceux qui pourraient prétendre à la gloire ae donner l'exemple par leur rang ou par leurs lumières, paraissent avoir trop peu de respect pour les principes... Le bas peuple, n'ayant aucun principe, faute d'éducation... n’a que limitation pour guide. C’est dans l’état mitoyen que la probité est encore le plus en honneur, »

Ducros, Considérations sur les Mœurs de ce siècle ; 1751, p. 101.

C'est un bourgeois qui vante l’état mitoyen; toutefois ce mot, sur le défaut d’éducation populaire, n’est pas jeté au hasard; Duclos à un excellent chapitre sur l'éducation.

2, Fontenelle. Destouches, l'abbé Dubos, etc,

variété à la vie. Dès qu’elle a goûté les beaux esprits, elle ne peut plus se passer d’eux; elle les adopte, elle les intronise, à condition qu'ils paient de leur personne, de leur parole, plus encore que de leur plume. Sous Louis XIV, les auteurs venaient à la cour, qui était le monde d'alors; ils n’y vivaient pas : ils menaient assez généralement une vie d'étude et de retraite; maintenant le monde les enveloppe et les accapare ; ils y perdent en science des livres et en réflexion ; ils y gagnent en connaissance pratique des hommes et de la vie. Les barrières sont rompues et les oppositions deviennent moins tranchées entre la noblesse d'épée, la robe, la finance et la littérature. Le financier se pique de belles lettres, vise au bon goût et va parfois jusqu'aux grands sentiments ‘ : La Popelinière n'est plus Turcaret. Le duc et pair trouve piquant de se faire l'ami d’un poëte : « l'esprit rend toutes les conditions égales, » dit Duclos; égalité qui n'empêche pas le due et pair de se faire donner du monseigneur par son ami ?, la vanité des titres allant croissant à mesure que l'autorité réelle et la distinction des rangs s’affaiblissent. Il est à regretter que cette espèce d'égalité ne soit souvent que celle des vices brillants, et que les uns ne descendent plus encore que les autres ne montent.

La suprématie morale étant revenue de Versailles à Paris, c’est dans les principaux lieux de réunion de cette capitale, dans les salons, dans les cafés, dans les théâtres, qu’il faut étudier le mouvement des esprits. L'opinion se fait, le ton se donne chez les femmes qui se font centre de sociétés littéraires, chez madame de Lambert, madame de Tencin, madame du Deffant, madame Geoffrin; noms étrangement accouplés, indice caractéristique du relächement et de la confusion de toutes choses, que d’avoir à citer la

1. En 1744, le contrôleur - général Orri ayant projeté l’abolition des droits sur lexportation de beaucoup de marchandises françaises, les fermiers - généraux, à qui revenaient ces droits, en offrirent d'eux-mêmes la remise un an avant la fin de leur bail, dans l'intérêt du commerce. — V, Baïlli, t. I, p.123. — L'influence salntaire des négociants, à partir de l’époque de Law, avait transformé les grossiers et ignares traitants d'autrefois,

2. V. les lettres de Voltaire au duc de Richelieu. — Antrefois on n’appelait Montéigneur que le seigneur dont on était le vassal, ou le roi, ou le seigneur commun : on ne qualifiait les princes du sang eux-mêmes que de Monsieur. Les évêques ne s'étaient arrogé que sous Louis XIV ce titre de Monseigneur, si contraire à la modestie chrétienne,

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