‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 19 sur 327 · CHUTE DE NOAILLES. LAW · texte numérisé non relu

CHUTE DE NOAILLES. LAW

Le vainqueur de Noailles avait commencé son œuvre et posé. les bases de son édifice sous Noailles même.

Quels furent l’origine, le caractère et le but de cette entreprise qu’on nomma le Système, comme étant la théorie par excellence, l’antithèse radicale de la finance routinière et traditionnelle, comme fondant une administration d’une nature entièrement nouvelle, qui déduirait tous ses actes d’une idée générale, ainsi que les métaphysiciens déduisent leurs pensées !

L'auteur de cette tentative extraordinaire, John Law‘, était un enfant de l'Écosse (un Campbell, par sa mère), peuple à la fois actif et méditatif et plus porté aux spéculations et aux idées générales que le peuple anglais. Fils d’un riche orfévre d'Édimbourg, beau, spirituel, brillant de grâce et d’éioquence, plein d’attrait et de séduction, il fut emporté d’abord par la vivacité de son imagination dans tous les écarts d’une jeunesse orageuse : les femmes et le jeu se disputèrent cette ardente nature; condamné à mort pour un duel à Londres, il s’échappa et passa en Hollande. Au moment où les passions semblaient le posséder tout entier, son esprit s'était pourtant déjà éveillé sur d’autres objets : familiarisé, dès l'enfance, avec les pratiques de change et d’escompte auxquelles se livraient les orfévres, la création de la banque d’Angleterre (en 1694) l'avait vivement frappé?. Il retrouva une autre banque à Amsterdam et en étudia le mécanisme. Il sentit que la passion du jeu n’était chez lui que la passion des combinaisons et du calcul des chances. Sa direction était trouvée : il se connaissait désormais. Il alla poursuivre en Italie ses études sur le commerce et le crédit, tout en continuant une vie de dissipation : son organisation de feu suffisait à tout; le jeu, qui l'avait ruiné, releva sa fortune; il en avait fait une véritable science, les paris, déjà si à la mode en Angleterre et ailleurs, et les spéculations sur les fonds

ublics de toute l’Europe, ne lui furent pas moins avantageux ; mais la richesse n’était pour lui qu’un moyen d'action. Dans cette sphère des intérêts économiques, où la plupart de ses contemporains, ceux-là surtout qui gouvernaient les autres, ne voyaient que des faits isolés et ne se conduisaient sur aucun principe

1. On prononce Lass. Saint-Simon prétend y voir un jeu de mots : l'us. 2. Né en 1671, il avait alors vingt-trois ans.

30 RÉGENCE. iTles général, il avait cru saisir une vérité inconnue, une loi capable de transformer les sociétés, et l'ambition d’un rôle aussi nouveau qu'éclatant, d’une gloire supérieure à celle des politiques, s'était emparée de lui; il prétendait appliquer, il le dit en propres termes', la méthode de la philosophie, les principes de Descartes, à l’économie sociale, jusqu'ici livrée au hasard et à l’empirisme.

Dans les âges primitifs, le commerce n’avait été que l'échange des marchandises en nature. Puis était apparue une seconde phase, l’échange des marchandises par l'intermédiaire d’une autre marchandise plus commode, plus maniable, qui sert d’étalon universel et qui est une valeur représentative des autres valcurs, un gage équivalent à l’objet qu’il représente. Law crut voir qu’il devait venir une troisième période, qui serait l'échange des marchandises par l’intermédiaire d’un signe purement conventionnel et sans valeur propre, beaucoup plus léger, plus mobile, plus facile à transporter que l’or même. La célérité, la facilité, la nécessité même des choses avaient déjà conduit les particuliers à substituer, dans les relations commerciales, le papier à l'argent (lettres de change, effets de commerce, etc.?), en sorte que le papier représentait la monnaie métallique comme celle-ci représente les marchandises, avec cette différence que le papier n’est pas un gage, mais une simple promesse, ce qui constitue le crépir. Il faut, pensa Law, que l’État généralise systématiquement ce qui s’est fait d’instinct chez les particuliers et fasse ce que les particuliers ne peuvent faire, qu’il crée du numéraire en imprimant au papier d'échange le cachet de l'autorité publique. Le numéraire est le principe du commerce. Multiplier le numéraire, c’est multiplier le commerce. Les métaux ne peuvent se multiplier à volonté ; il faut les acheter aux possesseurs des mines; le papier peut être multiplié à volonté par l'État en raison des besoins, et la quantité de la monnaie pourra toujours être ainsi égalée 1pproximativement à la demande. Toute émission de papier, en

1. OEuvres de Law, ap. Économistes financiers du dix-huitième siècle, p. 654-671.

2. Il est à remarquer que la France était même plus avancée sur ce point que l'Angleterre, qui ne connaissait pas plus les billets à ordre que les tribunaux spéciaux de commerce.

11718] SYS'TÉNMEND ELA \y. 84 accroissant le numéraire de la nation, accroîtra son commerce, ça richesse et sa puissance !. Les conséquences de cette nouveauté ne seront pas seulement l’augmentation de la richesse générale du pays, mais une révolution intérieure dans la société; le haut intérêt de l'argent tenant à sa rareté, la multiplication du numéraire fera tomber l'usure et arrachera l’État et les particuliers à l'exploitation des accapareurs de l'argent.

. L'organisation financière de l’État est fausse : l’État prend et ne rend pas, emprunte et ne prète pas, consornme ef ne produit pas. L'État doit prendre une forme entièrement nouvelle. Il doit donner le crédit et non le reeevoir; il doit se faire banquier. Le trésor public doit se transformer en une banque de dépôt et d’escompte, émettant du papier-monnaie avec cours obligatoire au moins pour ce qui concerne les rapports entre l’État et les particuliers (État en a le droit, pourvu qu’il y ait derrière les billets un fonds de valeurs réelles qui réponde de leur valeur nominale); la Ranque percevra les revenus publics et attirera sous forme de dépôt l'argent des particuliers; elle sera dans la société ce qu'est le cœur dans le corps humain, le centre et l'organe de la circulation, Le crédit que l’État aura ainsi enlevé aux prêteurs d'argent, ille prêtera, par la voie de l’escompie, aux particuliers, et l'homme pauvre et intelligent pourra obtenir à des conditions modérées les moyens de travail qui lui sont refusés ou vendus à des conditions écrasantes.

Ce n’est pas tout : l’État ne doit pas être seulement banquier; il doit ètre commerçant. Les ressources nouvelles qu’il aura créées, il doit en diriger l'emploi par la formation d’une Compagnie générale de commerce, « dans laquelle tombent successivement tous les effets commerçables du royaume et qui n’en fasse qu’une masse. » La Compagnie sera étroitement reliée à la Banque, et la nation entière deviendra un corps de négociants dont la banque d'État sera la caisse. Tous les peuples ont cru de tout temps que le commerce, même exercé par des particuliers, avec leurs res-

1, « Si l’on établit une monnaie qui n’ait aucune valeur intrinsèque, ou dont la

valeur intrinsèque soit telle qu’on ne voudra pas l’exporter et que la quantité ne sera

jamais au-dessous de la demande dans le pays, on arrivera à la richesse et à la puissance. — La valeur de toute chose est réglée sur la proportion qu'il y a entre la quantité et la demande. » Law, ap. Économistes financiers, D. 590!

sources bornées et leurs intérêts divisés, faisait la plus grande richesse d’un État; que sera-ce d’un État faisant le commerce en corps avec toutes ses forces ! et « n’ayant plus à craindre les inconvénients que produit l’opposition des intérêts, si propre à diminuer ou à détruire les meilleures affaires !

Le dernier mot de cette combinaison gigantesque, c’est le remboursement de la dette publique en actions de la Compagnie générale, identifiée à l’État, et, dans le lointain, l'abolition des impôts, l’État vivant des escomptes de la Banque et de la part du trésor dans les bénéfices de la Compagnie, et pourvoyant aux services publics avec la portion des fonds déposés à la Banque, qui excédera la réserve nécessaire pour le service quotidien des billets.

Une conception si vaste et si hardie mériterait tout notre intérêt, quand elle ne serait plus pour nous que l’objet d’une étude historique ; mais il y a là bien davantage : les idées de Law sur le papier-monnaie, sur l'intérêt de l'argent ?, sur beaucoup d’autres choses vivent et palpitent parmi nous : sa théorie est le point de

1. Law n'entend pas néanmoins interdire le commerce aux particuliers ni les forcer d'entrer dans la Compagnie; mais il pense qu’ils y viendront spontanément et que la concurrence tombera d’elle-même.

2. Law condamne le prêt à intérêt d'un capital remboursable à terme, tel qu’il se pratique aujourd’hui légalement et tel qu’il se pratiquait alors en dépit des lois qui le défendaient par déférence pour le droit canonique. Il condamne plus fortement encore la constitution de rente, c’est-à-dire l’aliénation avec intérêt perpétuel, sur hypothèque foncière, d’un capital non remboursable, malencontreuse invention par laquelle les pays catholiques éludaient les prohibitions de l’Église contre l'intérét et qui était bien plus onéreuse au commerce et à l’industrie que le prêt à intérêt ordinaire. Law n’admet comme légitime que la commandite, le prêt commercial avec partage des profits et pertes. Le prêt, suivant lui, doit être ou un service gratuit, ou une affaire dans laquelle les contractants apportent, l’un, son capital, l’autre, son travail, et courent fortune ensemble. Il cherchait dans la question de droit un point d'appui pour le projet d'organiser commercialement la société tout entière. Il qualifie d'usure « tout prêt qui, sous l'apparence d’un bienfait, met le bienfaiteur plus à son aise et conduit à sa perte l'emprunteur, qu'il fallait soulager ». (P. 631.) En même temps, il ne croit pas qu’on puisse efficacement combattre l’usure par la loi pénale, et il n’en attend la destruction que du Système. — La commandite est communément la forme de prêt la plus avantageuse au progrès commercial et industriel; cependant l’emprunteur ne la préfère pas toujours au prêt à intérêt, convention aussi légitime que toute autre, quoi qu’en dise Law. — Pendant le Système de Law, les jansénistes publièrent, sous les auspices du cardinal de N, oaïlles, un livre contre le prêt à ntérêt et contre la vente des effets publics. Bossuet avait écrit également contre le prêt à intérêt. Les jésuites, suivant leur esprit de transaction avec les nécessités mo nes, étaient plus accommodants.

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