Mim. de d'Argenson, p
342 LES PHILOSOFHES. [1715-1750]
ciant et gai lorsque le pain n’est pas cher ; toutefois il commence à ne plus supporter qu'avec irritation les privilèges de la valetaille; il se désabuse de bien des choses, et quelques incidents remarquables ne tarderont pas à montrer que la royauté est déjà loin du retour de Metz. En attendant, le peuple paie son contingent à la corruption de l’époque par les trente-deux mille filles publiques de Paris‘!
Un des vices les plus dangereux pour l’ordre social, parce qu'il saisit l’homme à la fois par deux passions puissantes, la cupidité et la soif d'émotions, le jeu, prend des développements effrayants depuis les orages économiques de Law. En 1722, Dubois, en autorisant les maisons de jeu publiques (académies de jeu), a ouvert toutes les écluses et fait descendre la provocation jusque dans les classes qui n’encouraient jusque-là de. péril que le cabaret. Les plus grands seigneurs, les Carignan (du sang royal de Sardaigne), les Nassau, les de Gesvres, les de Tresmes, les d’Armagnac, les Listenai, les du Roure, tiennent brelan public dans leurs hôtels et afferment leurs jeux pour de grosses sommes à des croupiers. Avant que les brelans publics eussent été autorisés, une princesse de dix-huit ans, une fille du régent, mademoiselle de Valois, partie pour aller épouser en Italie le duc de Modène, avait parcouru lentement toute la France, s’arrêtant dans chaque ville pour réunir autour d’elle l'élite de la contrée autour d’un tapis vert encombré de monceaux d'or : elle semblait le démon du jeu, comme sa sœur, la duchesse de Berri, avait semblé le démon de la luxure et de l'ivresse (1720) 2.
En exposant les mœurs des hautes classes, nous touchons à ce qui dépasse la plus haute, aux princes, aux souverains. C’est ici bien autre chose! Les gens de qualité couvrent tout d’un vernis de politesse et sont contenus, jusqu'à un certain point, par la nécessité des égards réciproques, par la bonne éducation, au
1. V. Dulaure, Hist, de Paris, t. VI, p. 309, 6° édit. — V. les tristes détails de la Chronique de 1742, rédigée par un agent de la police secrète. « Le nombre des mères qui prostituent leurs filles devient de jour en jour plus grand. » — Revue rétrospective, t. V, p. 38.
2. Journal de Barbier, t. I, p. 291. — Saint-Simon, t. XVII, p. 305. — Lémontei, t. I, p. 309. — Mémoires du marquis de Mirabeau, ap. Revue rétrospective, t. III, —
Par compensation, une certaine probité s’introduisait dans le jeu, où les courtisans, sous Louis XIV, ne se faisaient guère scrupule de l’escroquerie,