LE JEU. LES PRINCES
moins extérieure, par les limites, bien insuffisantes il est vrai, que les lois et l'autorité publique mettent à leur puissance de mal faire. Les princes, eux, sont nécessairement mal élevés, puisqu'ils n’ont point d’égaux, point/de réciprocité à observer envers personne, et ils n'ont rien à craindre des lois, puisque les progrès du pouvoir absolu les ont mis presque partout au-dessus des lois. Leurs vices, étalés brutalement au soleil, montent donc jusqu'au crime ou à la folie. Les cours de l’Europe présentent un monstrueux tableau. Ce sont les Farnèses et les Médicis s’éteignant stérilisés par les plus ignomineuses habitudes : c’est Auguste II de Pologne, cet Hercule de la débauche, avec ses trois cent cinquante-quatre bâtards ; c’est ce don Joao V de Portugal, pétri de contradictions extravagantes, brutal et lettré, superstitieux et effréné, qui se fait un sérail d’un couvent de trois cents religieuses, où il n'entre qu’escorté de son confesseur. Le roi de Sardaigne, garanti de tout scrupule par l'autorisation de l’archevêque de Turin, emprisonne son père, descendu volontairement du trône et soupçonné d’y vouloir remonter; le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, bête féroce moitié bigote, moitié cynique, bâtonne dans les rues les femmes et les ministres du saint Évangile, fait fouetter publiquement la maîtresse et décapiter l’ami de son fils, en faisant tenir de force ce jeune prince à la fenêtre pendant que la tête de son ami roule sur l'échafaud; puis il veut jeter sa fille par la fenêtre. L'électeur de Hanovre, avant de devenir le roi d'Angleterre George I*', a fait jeter vivant dans un four l'amant de sa jeune femme, qu’il avait délaissée pour d’ignobles et ridicules favorites, puis il retient la malheureuse princesse enfermée toute sa vie au fond d’un donjon de la Basse-Saxe. George II, cru fils de l'amant brûlé vif et non de George If, et moins atroce, mais non plus honnête que ce dernier, vole le testament de George Ie pour ne pas payer les legs qui s’y trouvent insérés, et son neveu, le grand Frédéric, lui écrit à ce sujet qu’il a mérité les galères, ce qui est sur le point de procurer à l’'Europe le spectacle d’un duel entre les deux monarques ‘. Les plus hideuses infamies souillent certaines des petites cours d'Allemagne. Le palais impérial de Vienne, sous Charles VI et sous Marie-Thé: