L'ÉGLISE. MASSILLON
et semblent s’efforcer de présenter aussi peu de prise que possible à l’orage qui s'apprête : Benoît XIII à même été un saint homme; Benoît XIV (1740), malgré des manières et un langage assez étranges, est un homme éclairé, sensé et honnête. Mais, si le sacré collége, par instinct de conservation, remplit convenablement le saint-siége, il donne dans son sein d’amples dédommagements à l’esprit du mal. Pour ne parler que de la France, on n’a jamais rien vu de pareil au groupe de cardinaux formé autour de Dubois et flanqué de bon nombre d’archevêques et d'évèques dignes de leur faire cortége : l’habitude des plus noires et des plus viles intrigues n’est que péché véniel dans ce conclave de Satan où trônent en chapeau rouge la simonie, l’escroquerie, l'inceste et le vice contre nature. L'église de France n’existe plus que dans quelques débris clair-semés d’un vaste naufrage : un beau génie s’épuise à maintenir la tradition morale des générations qui ne sont plus; c’est ce Massillon qui semble la dernière colonne d’un temple écroulé. Héritier de Bourdaloue, consacré, en quelque sorte, par Bourdaloue lui-même, il a fait entendre, aux vieux jours de Louis XIV, des accents nouveaux et pleins d'émotion, puis il a prononcé sur la tombe qui venait de recevoir le Grand Roi la parole : Dieu seul est grand, mes frères! et, dans tous ses enseignements aux puissants de la terre, il a essayé de mêler les maximes religieuses de Bossuet, adoucies par un esprit de tolérance‘, aux maximes politiques de Fénelon, marquées d’un accent plus vif et plus plébéien. Le droût divin de Bossuet est Join : Massillon répète, avec une éloquence qui n’est qu’à lui, les principes qui retentissent autour de lui dans tous les écrits polémiques de la Régence, sur les devoirs des rois et sur le caractère de la royauté, considérée comme n’ayant été à son origine qu'une pure délégation du peuple?. Il tâche ainsi de préparer une transaction entre l’Église et la royauté, d’une part, et le siècle, de l’autre. Les puissants du jour lui répondent, non pas en lui confiant
1. Dans l’Oraïson funèbre de Louis XIV et dans le Discours de réception à l'Académis (1719), il Elâme l'abus du théâtre et non le théâtre même. —— Il loue la, Révocation de r'Édit de Nantes dans l’Oraison funèbre, mais il semble vouloir se faire pardonner ce panégyrique imposé par son sujet et par sa robe, en y intercalant un anathème sur la Saint-Barthélemi que son sujet ne commandait point.
2. V. Œuvres de Massillon, édit. Lefèvre; 1838; t. IT, p. 866.
Louis XV à élever comme un autre duc de Bourgogne, mais en lui imposant la mission de sacrer Dubois successeur de Fénelon. L'homme de bien, faible un seul moment, tombe dans ce piége dressé par un démon ironique; Massillon est à son tour victime de ce gouvernement de la corruption, qu’il avait récemment flétri avec tant d'énergie dans son Petit-Carême. Vingt ans de vertus rachètent cette triste journée, et Massillon (mort en 1742) laisse un nom respecté dans la tradition religieuse, plein de gloire dans la tradition littéraire : il a atteint, par le pathétique du sentiment, la hauteur où s'était élevé Bourdaloue par la force logique, et il reste entre les modèles les plus purs de la langue ‘; mais sa gloire personnelle n’a rien sauvé, rien raffermi.
Dans les rangs des jansénistes ou des gallicans prononcés, quelques hommes de mérite et de vertu honorent encore l’Église et se préservent de la faiblesse par un peu d’exagération sectaire : le plus éminent est Rollin, ce candide vieillard, qui est resté parmi nous le type de la noble vocation de l’enseignement ?. Mais les folies convulsionnaires discréditent peu à peu ce parti. Du côté opposé, dans le parti des jésuites, il y a aussi quelques vertus, mais plus étroites et plus bornées : quelques pieux prélats, comme Belzunce, à Marseille, et, plus tard, Christophe de Beaumont, à Paris, servent d'instruments aux habiles. Les jésuites sentent bien qu’il faut autre chose pour se soutenir et, avec la profonde politique que leur a léguée leur fondateur, au moment où ils sentent les classes supérieures leur échapper, ils inventent un moyen d'action sur les masses populaires, un rite, quasi un culte nouveau, propre à frapper les imaginations les plus grossières par une représentation matériellement émouvante. Vers la fin du siècle passé, une pauvre nonne de la Visitation, qui portait une âme exaltée jusqu’au délire dans un corps maladif et disgracié
1. Ii définit le goût « arbitre et règle des bienséances et des mœurs comme de lPélo+ quence; » t. III, p. 499. Le goût est chez lui une qualité aussi fondamentale que le
pathétique. On n’a pas le courage de lui reprocher quelque surabondance, qui lui est commune, ainsi que la douceur, avec Fénelon.
2. Son excellent Traité des Études est de 1726. — Il sentait bien dés lors ce que Duclos devait exprimer si vivement plus tard, dans ses Considérations sur les Mœurs de danger de sacrifier l'éducation à l'instruction, le moral à l’intellectuel. — L’}is-. loire Ancienne de Rollin, qui a joui d’une si vaste publicité, maïs qui fait plus aimer l'auteur qu’elle ne fait bien connaître l'esprit de l'antiquité, parut de 1730 à 1738.