LE SACRÉ-COEUR
de la nature, avait jeté le trouble dans le couvent de Parai-le- Monial, près Autun, par les tortures insensées qu'elle s’infligeait', par ses prétendues conversations avec Jésus-Christ, par ses débats avec le diable, qui lui apparaissait sous la figure d’un flore aux yeux étincelants, la renversait de sa chaise, la harcelait sans cesse. Une circonstance physique, probablement un anévrisme dont les douleurs se mélaient à ses extases, parait avoir donné une direction particulière à sa dévotion. Elle s'était imaginé que Jésus-Christ lui montrait son cœur enflammé dans sa poitrine ouverte, et elle parlait sans cesse du Sacré Cœur de Jésus. Tous les mystiques en avaient parlé avec de vives images, chose très-conforme à l'esprit du symbolisme chrétien, mais personne n'avait eu l’idée de matérialiser ce symbole, d’étaler un cœur sanglant sur les autels et d'en faire le signe de ralliement d’une affiliation. Deux jésuites eurent cette idée, donnèrent corps aux visions de la visitandine Marie Alacoque, et présentèrent cette pauvre créature comme une inspirée chargée par Jésus-Christ d'enseigner l’adoration de son cœur sur la terre. La nouvelle révélation, d’abord mal accueillie par l'église gallicane, n’a que peu d'effet pendant une trentaine d'années après la mort de Marie Alacoque (morte en 1690): c’est seulement pendant la Peste de Marseille que l'évêque Belzunce, entraîné par les jésuites, y donne un grand éclat en consacrant son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. Un prélat, qui est loin de mériter le même respect que Belzunce, l’évêque de Soissons Languet, prétend porter un coup décisif en publiant avec fracas la vie de la bienheureuse (1729). Ce livre, où un homme d’intrigue, nourri entre les Dubois et les Tencin, a voulu singer la pieuse naïveté des légendaires, tombe sous les sifflets universels; la machine, si bien montée, manque son effet, la cour de Rome garde une prudente réserve; le Sacré-Cœur rentre dans l'ombre, et le parlement disperse ses affiliations; mais les jésuites n’abandonnent jamais un plan nne fois adopté, et la France reverra le Sacrè-Cœur, après plui de soixante ans, briller, comme un sinistre météore, dans li guerre civile de la Vendée; plus tard, par une nouvelle transfor
1. Elle s’incisait le nom de Jésus-Christ sur la poitrine avec un canif; puis elle y versait de la bougie brülante; le reste à l'avenant.
mation, il reparaîtra et envahira sous un aspect plus pacifique !.
Quant à présent, Marie Alacoque s’abime sous le ridicule qui finit aussi par engloutir son rival, le bienheureux Päris, d’abord mieux reçu du public comme ennemi des jésuites. Le même discrédit enveloppe les deux grandes factions religieuses. La société, quoique vicieuse elle-même, méprise le clergé ou pour ses vices où pour ses superstitions, comme enseignant ce qu’il ne croit pas ou comme croyant des choses absurdes ; les croyances nécessaires et fondamentales sont confondues dans un doute ironique avec les abus et les erreurs. Toutes les traditions religieuses, morales et politiques sont ébranlées par les actes et, souvent même, par les idées de ceux-là mêmes qui n’existent que par ces traditions, c’est-à-dire des princes temporels et spirituels, si toutefois l’on peut appeler idées de pures négations. Tout respect se perd dans le monde. Les supériorités sociales se détruisent de leurs propres mains. Avant que l'égalité positive, l'égalité des droits, soit entrée dans l’opinion par les enseignements de la philosophie, les esprits sont déjà envahis par une égalité négative, fondée sur le mépris
1. V.la Vie de la Bienheureuse Mère Marie-Marguerite, par Monseigneur J. J. Languet, évêque de Soissons ; 1729; in-4° , Paris. — Lémontei, Hist. de la Régence, t, II, p. 442. Il donne des détails très-curieux. — On sait que les insurgés vendéens portaient le Sacré-Cœur sur la poitrine, — Deux institutions religieuses d’une origine plus pure coïncident avec le premier éclat du Sacré-Cœur; ce sont les Filles de Saïnte- Marthe, établies au faubourg Saint-Antoine, en 1722, par la veuve du sculpteur Théodon, et les Frères des Écales chrétiennes , fondés, en 1725, par un chanoine de Reims, Jean de la Salle. L'esprit qui avait présidé aux grandes fondations du xvure siècle se retrouve dans ces établissements, suscités par la pensée de remédier à l’abandon où végétaient les enfants du peuple. Les Filles de Sainte-Marthe, création janséniste, se vouent à instruire les jeunes filles pauvres et à soigner les malades : leur institut a vécu jusqu’à nous, mais sans beaucoup s'étendre; les Frères des Écoles chrétiennes, chez lesquels a dominé l'esprit contraire, ont donné à leurs écoles de garçons un développement immense. Il y a eu là des vertus et des services incontestables, balancés par des inconvénients peu sensibles sous l’ancien régime, plus apparents à mesure que les institutions se sont démocratisées. Toute congrégation religieuse consacrée à la vie active tend à être un petit État dans l'État, un État qui ne connaît que ses lois particulières et les lois générales de l'Église, et qui, méconnaissant le droit divin de la patrie, ne voit, dans la Loi civile et politique, qu'un fait et non pas un droit ; pour élever des citoyens, il faut avoir les sentiments et les principes du citoyen ; pour élever des sujets, cela n'était point aussi nécessaire. Un autre inconvénient est la relation, à peu près inévitable, qui s'établit entre ce corps modeste et humble, destiné à l’enseignement primaire, et le Corps plus savant et plus habile qui vise à s’emparer de l'enseignement secondaire et des enfants des classes aisées, et qui ne peut guère manquer d'imposer à l'autre ses tendances et ses livres.