‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 203 sur 327 · PRÉDICTION DE LEIBNIZ · texte numérisé non relu

PRÉDICTION DE LEIBNIZ

d'autrui plus que sur le respect de soi-même, sur l’abaissement de ce qui était en haut plutôt que sur l’exhaussement de ce qui était en bas. Ce progrès par voie de négation et d’effondrement, ce progrès par l'esprit critique, mènera le monde nouveau à la conquête du néant, si le principe du sentiment ne se réveille à temps pour ramener l'affirmation et la vie.

Nous citions tout à l’heure un remarquable passage de d’Argenson : dès 1704, l’année de la mort de Bossuet et onze ans avant la mort de Louis XIV, quand l'autorité semblait enrore dominer le monde, le plus grand philosophe de l’Europe avait écrit les paroles suivantes dans sa réfutation de Locke : « Des opinions approchantes (les opinions contraires à l’existence de la Providence et de la responsabilité dans l’autre vie), s’insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la Révolution générale dont l’Europe est menacée et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde des sentiments généreux des anciens Grecs et Romains, qui préféraient l'amour de la patrie et du bien public et le soin de la postérité à la fortune et mème à la vie. Ces publics spirits, comme les Anglais les appellent, diminuent extrèmement. et ils cesseront davantage quand ils cesseront d’être soutenus par la bonne morale et par la vraie religion que la raison naturelle même nous enseigne... on se moque hautement de l'amour de la patrie; on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public, et, quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la postérité, on répond : alors comme &lors ! Mais il pourra arriver à ces personnes (les grands) d’éprouver ellesmêmes les maux qu’elles croient réservés à d’autres. Si cette maladie d’esprit épidémique va croissant, la Providence corrigera les hommes nar la Révolution même qui en doit naître, car, quoi qu’il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général... quoique cela ne doive et ne puisse arriver sans le chàtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises !. »

1. Leibniz, Nouveaux Essais sur l'Entendement humain, liv. 1V, Ch. XVI. V. édition de M. Amédée Jacques, p. 480; Paris, 1644,

$ IE. — VorrTaIRE ET MONTESQUIEU.

fous avons pu esquisser le tableau des mœurs sociales sans nommer un seul des grands novateurs contemporains. C’est que ies philosophes du xvur siècle n’ont pas créé cette situation des esprits et des cœurs : elle existait avant qu'aucun d’eux eût paru. Get état moral marque la transition du siècle de Descartes au siècle de Voltaire et de Rousseau ; c’est la nuit entre deux grandes journées, deux journées, il est vrai, bien différentes, et dont l’une doit être aussi orageuse que l’autre a été sereine. Les philosophes sont nés dans le milieu que nous avons décrit ; nous verrons comment ils le modifieront ; nés dans la critique pure, nous verrons ce qu’ils sauront affirmer.

Avant d'aborder ceux à qui ce siècle a donné par excellence le nom de philosophes, les chefs d'école et de parti, quelques observations encore sur le mouvement des lettres sérieuses, sur les hommes de second ordre qui précèdent ou qui entourent les génies de cet âge : ce sera, pour ainsi dire, achever de dessiner le cadre dans lequel viendront se placer ces grandes figures.

Nous avons effleuré la littérature d'imagination en peignant la société : quant à la littérature savante et aux sciences proprement dites, il y a là, dans la première période du siècle, de profondes oscillations, une attente inquiète, des tentatives, des innovations multipliées, tous les caractères d’une époque de transition, comme nous venons de le dire à propos des mœurs. Le cartésianisme régnait à l'académie des Sciences et dans la partie éclairée du jansénisme et du gallicanisme : malgré la décision de la Sorbonne, tombée en désuétude, il avait reconquis les corps religieux enseignants et entamé les jésuites eux-mêmes : les champions du passé, qui avaient été ses ennemis acharnés pendant sa période de force et de croissance, venaient le compromettre en ln demandant asile, maintenant que sa puissance réelle était en raison inverse de son développement : pareil à un fleuve débordé, depuis qu'il couvrait tout, il n'avait plus de fond. Les grands génies avaient disparu, Malebranche, en 1715, Leibniz, en 1719, et personne, en France, ne pouvait réclamer leur héritage. Le

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