LES BÉNÉDICTINS
cartésianisme chrétien était représenté par le chancelier d'Aguesseau, par le cardinal de Polignac, par le jésuite Buffier ; la tendance spinoziste, par Mairan, de l'académie des Sciences ; Fonterelle, qui fut, jusqu’en 1740, la voix et l'esprit de cette académie, y soutenait avec une constance inébranlable la physique cartésienne, mais sa foi était moins ferme en métaphysique et des tendances sensualistes se manifestaient chez lui. Aucun de ces hommes, d’ailleurs, n’avait l'initiative ni la puissance nécessaire pour soutenir et renouveler l’école.
Nous reviendrons bientôt sur le mouvement des sciences physiques ; il suffit d'indiquer ici que l’opinion témoignait un vif intérêt aux sciences qui donnent action sur la nature et qui augmentent les ressources et les jouissances de l’homme. Il y avait beaucoup moins de faveur pour l'étude du passé. Les travaux d’érudition étaient poursuivis, cependant, avec une louable persévérance : les bénédictins continuaient à rassembler et à mettre en lumière les innombrables matériaux de l’histoire nationale. Le père Montfaucon, après son œuvre énorme de l'Antiquité expliquée (15 vol. in-fol.; 1719-1724), publie ses Monuments de la Monarchie française (5 vol. in-fol. ; 1729-1733), vaste ouvrage où il est à regretter que le mauvais goût et la fadeur de dessinateurs incapables de reproduire les types du moyen âge aient trahi les intentions de l’illustre archéologue : la pensée de montrer aux yeux toute la suite de l’histoire par les monuments figurés n’en garde pas moins sa grandeur. À côté de Montfaucon, un auire bénédictin, dom Bouquet, entame, par ordre de d'Aguesseau, une magnifique entreprise, conçue autrefois par Colbert, le Recueil des historiens des Gaules et de la France, couronnement de tous les services de la congrégation de.Saini-Maur et base principale sur laquelle devra s'asseoir l'édifice de l'histoire nationale‘. L'Histoire littéraire de la France, commencée par dom Rivet (1733), est le complément du grand Recueil des historiens. En même temps, l’histoire particulière des villes et des provinces donne lieu à des
1, Les huit premiers volumes in-folio furent publiés par D. Bouquet de 1738 à 1754. Ses confrères continuérent, et l’Académie des inscriptions, héritière des travaux des bénédictins, à repris, depuis la Révolution, le Jiecueil des Historiens des Gaules et. l'Histoire Littéraire, et achevé le Recucil des Ordonnances.
travaux très-remarquables, entre lesquels apparaît au premier rang l'Histoire du Languedoc de dom Vaissette, véritable chefd'œuvre du genre (1730-1745). Quelques savants laïques rivalisent avec les disciples de saint Benoît. Le Recueil des ordonnances des Rois de France de la troisième Race est la véritable histoire législative de la monarchie. Laurière, qui en a tracé le plan sous Louis XIV, à pu enfin commencer l'exécution sous le régent, et Secousse, auteur d'excellentes dissertations sur l’histoire de France, remplace dignement Laurière à partir de 1728.
Ces laborieuses et lentes entreprises, qui entassaient des montagnes d’érudition et que le régent avait eu le mérite d’encourager, n'étaient pas suffisamment appréciées d’une génération vive et impatiente : l'intérêt du public ne se prenait aux sciences historiques que sur le terrain limitrophe où elles touchent à la politique et à la philosophie. L'esprit novateur commençait d’agiter les lourdes masses amoncelées par les érüdits et d’y porter le mouvement et la vie. Le génie critique, que Richard Simon avait introduit dans l’exégèse de la Bible, venait d’être appliqué aux éléments de l’histoire générale par une intelligence plus étendue, plus brillante et plus philosophique. Nicolas Fréret! avait voulu, tout jeune encore, dégager l’âme de notre histoire nationale de toute cette accumulation de faits et de dates. C'était en 1714, dans le fort de la persécution contre le jansénisme. Fréret débuta par lire à l’Académie des Inscriptions un mémoire où il déterminait la véritable origine des Franks : il ébranlait, dans cette dissertation, les bases de la récente Histoire de France du jésuite Daniel, alors en grande faveur et investi de la charge d'historiographe. Fréret fut enfermé à la Bastille, comme suspect de Jansénisme, et y resta quelques mois?. 11 jugea impossible d'écrire l’histoire nationale sous la monarchie absolue : il abandonna les vastes recherches qu'il avait commencées sur l’état des mœurs et du gouvernement rux diverses époques de nos annales®, et il se rejeta sur la haute
1. Nous parlions tout à l'heure des hommes du second ordre : on doit faire excep tion pour lui; il est du premier.
2. L'élégant historien Vertot fut plus heureux : il démolit, avec des façons trèsrespectueuses, la fable monarchique de la Sainte-Ampoule et ne fut point inquiété ; il avait mieux pris son temps.
3. Le président Hénault tenta plus tard, dans des proportions trés-étroites et dans