XV
La science de Fréret, si neuve qu’elle soit, c’est encore la science désintéressée, philosophique par la méthode, mais sans autre but que la connaissance du vrai pour le vrai. Aussi, à côté de Fréret, des esprits qui lui sont bien inférieurs obtiennent une renommée plus bruyante que la sienne en introduisant dans l’histoire les passions politiques et polémiques. Nous avons parlé, à diverses reprises, du comte de Boulainvilliers, à l’occasion de son livre sur État de la France et des projets de réforme qu'il présenta au régent : c’est à un autre titre qu'il est demeuré célèbre, c’est-àdire par son système historico-politique résumé dans cet axiome que le gouvernement féodal est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Cette théorie, exposée dans l’Histoire de l'ancien gouvernement de la France et dans les Lettres sur le Parlement, publiées en Hollande, en 1727, après la mort de l’auteur, eut un succès d’étonnement et de scandale. Tout progrès, soit de l'autorité royale, soit des libertés civiles ou municipales ‘des roturiers, était, pour Boulainvilliers, une usurpation au détriment des droits de la noblesse, seule héritière des anciens François (Franks), conquérants des Gaules. On ne pouvait remonter le cours des siècles avec une plus étrange audace. On n’en était pas encore à répondre à ce fils des Franks, comme devait le faire Sieyès, au nom de la démocratie gauloise : on lui répondit au nom de la Gaule romaine, semi-municipale, semi-monarchique. Un abbé diplomate, secrétaire perpétuel de l’Académie française et auteur de quelques ouvrages de polémique diplomatique et d’un assez bon livre d'esthétique, fit Ja plus volumineuse et la plus savante de ces réponses, dictées par le vieil esprit bourgeois. Dans son Histoire critique de l'établissement de la Monarchie française (1734), ouvrage mêlé de recherches profondes et d’assertions paradoxales, l'abbé Dubos, au lieu de répondre que les prétendus droits des conquérants étaient périmés, essaya de prouver qu’il n’y avait jamais eu de conquête des Gaules par les Franks, que la monarchie franke ou française avait succédé, par voie amiable, aux droits de l’em-
manuscrits inédits de Fréret ; 1850. — A propos des travaux sur nos origines nationales, il est juste de mentionner le père Pezron, pour son Traité de l'Antiquité de la mation et de la langue des Celtes ou Gaulois; 1703.
1, Essai sur le Beau, Réflexions criliques sur la Poésie et la Peiniure 1719.