LETTRES PERSANES
choisir les cérémonies d’une religion entre celles de deux mille {Let. XLVI). »
En politique, il témoigne beaucoup de sympathie et de respect aux républiques : il vante leur supériorité de bien-être et de richesse, la liberté et l'égalité qui y règnent, il y place le sanctuaire de l'honneur comme de la vertu, ce qui prouve qu’il n’a pas encore adopté les futures catégories de l’Esprit des Lois : il dit que la monarchie dégénère toujours en despotisme ou en république (Let. LXXXIX - CIL-CXXIT). Il trouve ridicule de rechercher, avec tant de soin, l’origine des sociétés, les homines naissant tous liés les uns aux autres; « un fils est né auprès de son père, et il Sy tient : voilà l’origine de la société (Let. XCIV). — La vanité, ditil ailleurs, a établi l’injuste droit d’aînesse (Let. CXIX).» Ici, c'est la conscience qui parle; plus tard, l'esprit de tradition, le respect des faits, parleront plus haut sur ce point que la conscience. Quoiqu’il cite les républiques modernes, la Suisse, la Hollande, son idéal est surtout dans l’antiquité : il est très-favorable à l'autorité paternelle, lui si relâché sur le mariage; il veut qu’on ne touche aux lois établies « que d’une main tremblante.» Il blâme les Français d’avoir abandonné leurs anciennes lois (les lois des Franks) pour adopter des lois étrangères, le droit romain et le droit canonique, comme si les lois des Germains eussent été plus nationales en Gaule que les lois des Romains. Cest là un faux point de vue historique qui le rapproche de Boulainvilliers; Montesquieu voit plus juste sur un autre point de fait, quand il montre, dans l'antiquité, tout l'Occident en républiques : il reconnaît fort bien que c’est par un abus de mots qu’on donne le titre de roi aux chefs des Gaulois et des Germains. Il est, à cet égard, bien en avant de la science contemporaine. « La liberté, dit-il, semble faite pour l’Europe, la servitude pour Asie (Let. CXXXI-CXXXVI). » La théorie des climats est là en germe.
A a couleur du livre, à certaines tendances, on pourrait soupçonner Montesquieu de matérialisme; on se tromperait : il croit aux idées générales. « La justice, dit-il, est un rapport qui se trouve réellement entre deux choses : ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, que ce soit Dieu, un ange ou un homme. La justice est éternelle et ne dépend point des