HENRIADE
que les débuts, mais qui marque désormais chaque saison par des créations nouvelles et qui ne tarira pas de plus d’un demisiècle. l
Après s'être fait place avec éclat dans le domaine de Corneille et de Racine, Voltaire avait conquis ou cru conquérir un territoire vide dans l'empire de la poésie française, l'épopée. Le public le crut comme lui, lorsque La Henriade apparut à peine achevée, d’après un manuscrit dérobé à l’auteur et publié sans son aveu à Londres et à Rouen (1723). Auteur et public s’abusaient : le génie de Voltaire et son temps étaient aussi peu épiques l’un que l'autre. L’épopée véritasie, c’est le poëme héroïque où se concentrent les chants traditionnels d’un peuple qui n’a pas encore d’histoire : ia France aväit un de ces poëmes, étouffé durant des siècles sous des imitations et des transformations sans nombre : on l’a retrouvé de nos jours; c’est la Chanson de Roland. L’épopée est encore le poëme religieux qui résume toute une conception des destinées humaines dans ce monde et dans l’autre; c’est l’œuvre de Dante ou de Milton. Le Tasse, qui recueille la tradition religieuse et guerrière du moyen âge quand le moyen âge vient de mourir, est encore épique à un degré inférieur. Voltaire est en dehors de tout cela. Il prend tout simplement l’histoire d'hier, l’histoire politique, et l’orne, par respect pour les règles, d’un merveilleux de convention, moitié chrétien, moitié allégorique, mais surtout mortellement froid et aussi indifférent à l’auteur qu’au lecteur. La partie historique du poëme, dégagée de ce placage, est judicieusement conçue, largement tracée, et les fortes pensées n’y manquent pas plus que les beaux vers, quoiqu'il y ait toujours, dans la trame générale du style, un peu de relâchement et de prosaïsme. Le vrai mérite de La Henriade est dans le sujet : là, pas plus que dans la tragédie, pas plus que dans aucune autre œuvre, l’art n’est, pour Voltaire, le but de l’art. L’apothéose du héros humain et tolérant, auteur de l’Édit de Nantes, la guerre énergique, éclatante au fanatisme, l'incitation aux princes de suivre l'exemple de Henri IV plutôt que de Louis XIV, voilà toute La Henriade. Une éloquente protestation contre la Révocation ressort implicitement de tout le poëme, en dépit des ménagemenis que l’auteur s’est imposés envers la religion romaine et envers la
mémoire de Louis le Grand. Le hardi portrait de la Rome papale (chant IV) indique assez sa vraie pensée et, lorsqu'il fait dire à l’un de ses personnages :
Je ne décide point entre Genève et Rome!
on sent bien qu’il les condamne toutes deux!.
Voltaire avait atteint, sinon le but littéraire, au moins le but philosophique : il avait touché si juste, que c’est La Henriade qui a refait la popularité de Henri IV, déjà obscurcie par le temps et par les splendeurs du grand règne. Grâce à lui, cette popularité, justifiée, expliquée, adoptée par les générations nouvelles, a survécu à la monarchie et survivra à toutes les vicissitudes.
Jusque-là, si Voltaire avait eu gravement à se plaindre du pouvoir, la vie, à tout autre égard, lui avait été heureuse et facile : adopté, caressé par le grand monde, où l’attirait le besoin de remuer, de briller et de plaire, il n'avait connu de cette société que les charmes : il en expérimenta bientôt l’inégalité, l’iniquité. Il avait châtié, par des paroles piquantes, l’impertinence d’un chevalier de Rohan-Chabot : celui-ci, un jour que Voltaire dinait chez le duc de Sulli, le fit appeler dans la rue sous un prétexte et lui fit donner des coups de bâton par ses laquais. Voltaire demanda au duc de Sulli de l’aider à obtenir satisfaction : le duc le traitait en ami depuis dix ans ; mais il s'agissait de soutenir un bourgeois contre un grand seigneur; le duc refusa. Voltaire appela en duel le chevalier de Rohan : le chevalier joignait à l'insolence, vice trop commun dans la noblesse française, un vice fort rare dans cette caste, la lâcheté. Au lieu de se battre, il obtint de Monsieur le Duc une lettre de cachet qui renvoya son adversaire à la Bastille ?, Au bout de peu de temps, Voltaire fut relâché, mais avec ordre de quitter Paris. Il quitta la France et se retira en Angleterre (1726).
1. Dans le chant VIT, il nie, bien qu'avec quelque réserve, la damnation des païens et des voluptueux.
2. On informa, dit-on, Monsieur le Duc, pour le décider, que Voltaire courtisait madame de Prie; Vie de Voltaire (par Duvernet), p.61; 1786. — Les grands seigneurs étaient beaucoup plus assurés de l'impunité sous Louis XV que sous Louis XIV.
V. dans le Journal de Barbier, t. Il, p. 18, 42, la scandaleuse histoire du marquis de Laigle.,