VOLTAIRE EN ANGLETERRE
Ce fut là une époque décisive dans sa vie; son hégyre, en quelque sorte. Ce fut là que tout ce qui était chez lui en germe se développa et prit une forme sur beaucoup de points définitive; ce fut là qu’il forgea et trempa ses armes. L’Angleterre ne détermina pas la direction de son esprit, parfaitement déterminée dès ses premiers pas dans la vie; mais elle lui fournit tous les instruments d’action, excepté l'instrument qui mit en œuvre tous les autres, sa plume si essentiellement française.
Il faudrait avoir cette plume elle-même pour exprimer les vives et tumultueuses impressions que produisit sur le poëte exilé l'aspect de cette société si différente de la nôtre. Il n’était que trèsimparfaitement préparé à ce spectacle, par sa liaison avec un illustre banni anglais, qui avait habité la France quelques années et qui venait d’être rappelé dans sa patrie, lord Bolingbroke. Le tory exilé ne parlait deson ile natale qu'avec la mauvaise humeur d’un vaincu. Il est vrai que la politique anglaise n’était pas belle en ce moment, sous Walpole, mais la nation n’en déployait pas moins une puissante activité intellectuelle et matérielle, et les institutions subsistaient, quoique le jeu en fût faussé par la corruption. Les traits dominants de la société anglaise, ceux du moins qui effacèrent tous les autres aux yeux de Voltaire, c’étaient l'application de l'esprit humain aux faits, à la nature, aux phénomènes sensibles, la direction vers l'utilité pratique, vers le bienêtre et la richesse, le respect de la liberté de penser, de la liberté individuelle, enfin, l'importance politique et sociale des gens de lettres et des savants. Voltaire savait déjà que Locke et Newton avaient occupé de hauts emplois après 1688, que Swift et Prior avaient fait grande figure sous la reine Anne, qu’Addisson venait d’être ministre sous George Ie; mais quelle fut son émotion lorsqu’il vit les restes de Newton portés à Westminster, dans la sépulture des rois, par un immense cortége que conduisait toute l'aristocratie anglaise, le lord chancelier et les ministres en tête! En France, Louis XIV n’avait pas même accordé un tombeau à Descartes!… Quant à la liberté, si profondes que fussent les inégalités sociales en Angleterre, le plus puissant des pairs du royaume n’eût pas même conçu la possibilité d'obtenir contre le plus obscur citoyen ce que le chevalier de Rohan, personnage
Cu
partout déconsidéré, avait obtenu contre l'écrivain le plus éminent qu’eût la France. La sérieuse et savante polémique qui se prolongeait depuis le temps de Guillanme IH, entre les philosophes déistes ou sceptiques, d’une part, et, de l'autre, les défenseurs protestants de la révélation chrétienne, attestait l'abolition de toute censure préventive; les adversaires de la religion révélée avaient à craindre, s’ils dépassaient de certaines bornes, que les arrêts du tribunal populaire, du jury, arrêts rarement sévères et très-rarement sollicités par le ministère public !.
On ne saurait s'étonner ni faire un crime à Voltaire d’une admiration et d’une sympathie bien naturelles chez un homme qui, blessé cruellement par le pouvoir arbitraire, se trouvait tout à coup transporté dans un régime de discussion libre et de légalité. Ces sentiments, par malheur, devaient l’entraîner bien loin et altérer trop souvent en lui l'esprit de nationalité. Il passa près de trois années à s’imprégner de l'Angleterre par tous les pores. Il étudia à la fois, avec la même ardeur, la langue, qu’il posséda bientôt assez à fond pour écrire des ouvrages en anglais, et la double littérature anglaise ; l’ancienne, celle de Shakspeare et de Milton?, sublime, inspirée, mêlée d’un peu de barbarie ; la nouvelle, celle d’Addisson, de Pope et de Thompson, sage, correcte, riche en talent, mais non point en génie, imitation du siècle de Louis XIV; c'était Boileau transplanté outre-mer sans Molière ni Racine. Il étudia le mouvement général de la société, le progrès du commerce et des arts industriels, les sciences si puissamment lancées dans la voie de l’observation et de l'expérience, les déhats des nombreuses sectes religieuses, qui ne troublaient plus l'État depuis que l'État les tolérait toutes, mais surtout les livres des adversaires communs de toutes les sectes, de ces libres penseurs (free thinker), qui ne se contentaient pas, ainsi que les esprits forts de France, de lancer, comme des troupes légères, quelques traits
1. Sur l'Angleterre depuis 1688, V. les belles études de M. Villemain ; Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, 1°° partie, t, Ier, leçons V, VI, VII.
2. D révéla, le premier, ces deux immortels génies à la France : « Milton, » dit-il dans l’Essai sur la poésie épique, qui sert de commentaire à La Henriade, « Milton fait autant d'honneur à l'Angleterre que le grand Newton, » Sans rendre aussi pleine justice à Shakspeare, qui le heurtait par trop de points, il sent cependant sa grandeur,