OPTIMISME NATURALISTE
sceptiques absolus, et il fermait les yeux sur le reste; enivré de jeunesse et de vie, malgré ses mésaventures et les incommodités d’une santé qui resta toujours chétive, il trouvait si bon de vivre qu’il voulait se persuader que nul n’était assez déshérité pour avoir droit de penser autrement.
Il avait done, ou il croyait avoir un système, ct il en venait chercher les preuves; les preuves positives dans l'étude des lois immuables du monde, telles que les sciences naturelles les révélaient; les preuves négatives dans la philosophie ou critique ou sensualiste, qui attaquait les bases de la théologie et de la métaphysique, car il prétendait faire la guerre à Descartes aussi bien qu’à l’Église. Il voyait que la raison pure n’avait pas abouti à modifier le monde social; il sentait qu’elle n’avait pas expliqué d'une manière satisfaisante le monde physique, et son sens critique apercevait de certaines lacunes, des espèces de brèches, même dans les fondements métaphysiques du cartésianisme. Dans sa réaction, légitime au point de départ, mais poussée jusqu’à un excès aveugle, il contestait donc à la raison pure, non pas seulement ce qu’elle avait usurpé, la construction téméraire du monde à priori, mais ce qui lui appartient légitimement, la base méthodique, laffirmation de l'esprit par lui-même et de l’être par la pensée. Deux hommes, en Angleterre, lui fournirent ce qu’il demandait, Locke et Newton !. Les Principes de la philosophie naturelle le saisirent d’une admiration passionnée : la magnifique explication de l’ordre de la nature, par Newton, était bien faite pour s’emparer de sa vive imagination. Cette grande hypothèse, qui ramène à une seule donnée tous les mouvements célestes et que le temps et l'expérience ne devaient que confirmer, lui fit méconnaître qu’il y avait eu quelque chose de plus grand encore; c'était d’avoir trouvé, comme Descartes, non pas seulement une vaste systématisation de mouvements, mais l’unité même de la nature inorganique, en montrant dans le mouvement le principe de tous les phénomènes, de toutes les modifications de l'étendue (lumière, chaleur, sonorité, et, implicitement, électricité), progrès en deçà duquel recula Newton par sa théorie de la lumière.
1. Voir l'indication de leurs systèmes dans notre t. XIV, p. 262, 263, 281-283.
Voltaire ne distingua pas, dans la physique de Descartes, le principe vrai des applications erronées, résultat d’une étude insuffisante des phénomènes, et, plutôt que de chercher à corriger Descartes par Newton et Huyghens en physique, par Leibniz en métaphysique, il entreprit de le détruire par Newton et par Locke, croyant ainsi substituer la réalité au rêve, l'expérience au dogmatisme arbitraire. C'était par l'esprit d'observation que Locke, aussi bien que Newton, s'était emparé de lui. Il appelle donc à son aide, tout à la fois, les déistes anglais, Shaftesbury, Bolingbroke, Toland, Tindal, Collins, Woolaston, pour abattre la théologie positive: Newton, pour renverser la physique cartésienne au lieu de la rectifier, et Locke, pour renverser la métaphysique au lieu de l’enrichir par des observations psychologiques, qui était ce qu’il y avait à prendre dans Locke. Il était armé, maintenant, contre tout dogmatisme {.
L'ordre d’exil qui pesait sur Voltaire, et que les Rohans avaient eu le crédit de faire maintenir par le cardinal de Fleuri après la chute de Monsieur le Duc, fut enfin levé au commencement de 1729 par l’intervention du ministre de la marine, Maurepas. Le redoutable exilé revint, rapportant dans sa tête l’immense arsenal qui devait subvenir à cinquante ans de combats. Voltaire fut remplacé à Londres par l’auteur des Lettres Persanes, qui, après avoir parcouru l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, allaïtétudier en Angleterre le mouvement d’un gouvernement mixte et le jeu des libertés publiques.
L'esprit de Voltaire était plein et déborda comme un torrent dans toutes les directions. Ce fut d’abord la tragédie de Brutus, fruit de ses impressions politiques (1730). Il n’y a plus là seulement de l'éclat comme dans Œdipe, mais une vraie force tragique, d’énergiques sentiments exprimés avec éloquence, à défaut de poésie. La toile tombe sur un vers sublime et qu’eût avoué le grand Corneille, le Corneille des Horaces. Dans Œdipe, Voltaire avait attaqué les prêtres : ici, il attaque vaillamment les rois. L’expulsion d'un
1. V. le bel article de M. Pierre Leroux sur VoLTAIRE, dans l'Encyclopédie nouvelle, et son art. BOLINGBROKE, ib. — Nous ne connaissons rien d'aussi approfondi, sauf quelques réserves à faire sur les périodes diverses de la vie morale de Voltaire, qui nous paraissent moins tranchées qu'à M. Pierre Leroux,
(1730-1732) BRUTUS. ZAÏIRE. 379
roi parjure, un 1688 antique, est justifiée sur le théâtre de Paris :
Il nous rend nos serments dès qu’il trahit les siens,
Le poëte dépasse même la doctrine constitutionnelle du contrat et fait nier par ses héros l’inviolabilité des rois et proclamer le droit qu’ont les peuples de changer leurs lois. Ces kardiesses passèrent à la faveur de la toge et des noms romains. Cependant la censure se ravisa, lorsque Voltaire eut mis en scène, dans le même esprit, le second Brutus après l’ancien, et le théâtre et même l'impression furent longtemps interdits à la Mort de César, imitation de Shakspeare, très-affaiblie, mais belle et fière encore.
La même année où parut Brutus, Voltaire ameuta de nouvelles haïnes par son élégie sur la Mort de mademoiselle Lecouvreur, cette tragédienne célèbre qu’il avait aimée et à qui le clergé avait refusé la sépulture. Voltaire, qui se rappelait avoir vu le tombeau de miss Oldfield, à Westminster, parmi ceux des rois et des grands hommes, éclata avec une généreuse indignation contre le préjugé qui flétrissait en France les interprètes de Corneiile et de Racine, et qui avait outragé les restes mêmes du grand Molière ?. Le clergé témoigna tant d’irritation, que Voltaire crut devoir quitter Paris de peur d’une nouvelle lettre de cachet. Il y rentra avec Zaïre (1732) et se mit sous la protection d’un immense succès. Plus négligé de style que Brutus, qui garde cependant luimême bien des inégalités et du prosaïsme, mais rempli d'intérêt par les situations et les caractères, ce drame d’amour toucha fortement les femmes et entraîna par elles les spectateurs qui étaient restés presque insensibles aux mâles accents de Brutus. Zaïre, comme la Mort de César, procédait de Shakspeare : Orosmane n'était qu'un Othello réduit à la taille du public parisien de
Un petit ouvrage mêlé de prose et de vers se détache, sur ces entrefaites, de ce courant qui vient d'Angleterre : c’est le “Temple
L Pour apprécier la gravité de cette question, il faut se rappeler que les sépul-
tures, comme les actes de naissance et de mariage, dépendaient exciusivement du clergé.
du Goût, charmant et sérieux badinage où brille la fleur la plus délicate de l'esprit français, ce qu’on peut appeler la grâce du bon sens (1733). Voltaire égale ici La Fontaine -il y a un naturel aussi exquis dans la finesse élégante de l’un que dans la naïveté de l’autre. Sous le rapport de l’art, c’est dans la poésie familière seule que Voltaire atteint la perfection : il y réalise l'idéal de la conversation française.
Pendant ces créations littéraires, il avait préparé une œuvre capitale, non par l'étendue, mais par la portée, et qui n’était plus seulement le reflet, mais l'exposé direct des idées qu'il avait puisées en Angleterre. Après deux ans d’hésitation, les Lettres philosophiques sur les Anglais, annoncées, attendues avec une curiosité inquiète, furent imprimées clandestinement en 1734. Il y avait lieu, en effet, d’hésiter avant de franchir un tel pas. On n’était plus sous la Régence et il n’y avait plus ici, comme sauvegarde, l'apparence frivole des Lettres Persanes.
Les Lettres sur les Anglais passent en revue rapidement, incomplétement, mais très-vivement, la religion, la politique, la philosophie, la littérature de l’Angleterre. Les quatre premières lettres, sur les quakers, montrent une église sans sacrements et sans prêtres, et, dans le sentiment manifeste de l’auteur, plus chrétienne qu'aucune autre.
Dans les lettres sur le parlement et le gouvernement, Voltaire fait un grand éloge du gouvernement mixte, où l’on a réglé le pouvoir des rois en leur résistant : il établit que, dans un gouvernement mixte, il faut trois pouvoirs et non pas deux. Les Anglais, dit-il, n’ont pas trop payé leur liberté par leurs guerres civiles. Il s'exprime très-librement sur la mort de Charles I“, « qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s’il eût été heureux. » Il répond indirectement à Boulainvilliers, le panégyriste de la féodalité, en traitant tout bonnement les barons féodaux de pillards et de brigands, et en montrant la différence entre la féodalité du moyen âge et l’aristocratie anglaise moderne, classe gouvernante qui n’est plus une association de petits souverains, et qui n’a conservé ni haute ou basse justice, ni priviléges en matière d'impôts*.1l fait voir qu’il n’y a en Angleterre de noblesse
1. La richesse de beaucoup de paysans anglais était un des faits qui l'avaient le