‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 22 sur 327 · A718] SYSTÈME DE LAW · texte numérisé non relu

A718] SYSTÈME DE LAW

lexcédant de la production sur la consommation immédiate et locale.

Le cours forcé du papier, au réste, n’eût pas été nécessaire, si le projet de la Banque et de la Compagnie générale se fût com plétement réalisé. Dans une association de cette sorte, chaque membre eût dû recevoir le papier émis par la société; or, toute la nation, tout l'État étant associé, le papier aurait eu naturellement cours partout. Cette idée He nation fonctionnant comme un seul homme fascine l'imagination, mais effraie la raison. En supposant que la liberté individuelle, principe de tout progrès, püût conserver son jeu dans un tel cadre, quelles mains pourraient jamais être assez fortes et assez sages pour régler tous les mouvements de cette machine colossale ? La première partie du système, l'État banquier, effraie moins que le système complet. L'idée de l'État régulateur et distributeur du crédit a bien plus de partisans que celle de l’État négociant et producteur. Là encore, toutefois, il y a péril évident si la Banque devient purement administrative et si l’on n'associe pas, sous une forme quelconque, dans la distribution du crédit, l’activité, la vigilance, la prudence économe de l'intérêt individuel], à la grande ordonnance et à la majestueuse régularité de l’État. Quant au remplacement total des impôts par les profits de la banque d’État, c’est encore aujourd’hui la pensée de quelques théoriciens; mais, à part l’énormité d’une telle expérience, on retrouve là le danger de dénaturer les choses : Le crédit devenu le seul pivot du corps politique, la société absorbée par une seule des forces sociales, n’est-ce pas là ce perpétuel abus des idées exclusives qui réduisent artificiellement Ia variété des choses à un seul élément? Il y a, dans l'impôt direct, dans ce sacrifice fait par le citoyen à l’État et qui se relie à d’autres sacrifices d’une nature plus élevée, tels que le service militaire, il y a un caractère moral que la société ne doit point effacer.

Il y avait enfin à opposer au système de Law une insurmontable objection de fait; c’est que, sous une monarchie absolue, il était impossible de s’assurer que le pouvoir n’entamerait pas la réserve de la Banque et n’exagérerait pas les émissions de billets pour satisfaire aux besoins ou aux fantaisies du moment. Law avait prévu l’objection et tâché de la réfuter en éta-

blissant que le gouvernement qui agirait ainsi foulerait aux pieds ses vrais intérêts, se dépouillerait lui-même et sacrifierait follement l’avenir au présent. Les faits allaient montrer ce que valait cet argument.

Il faut voir maintenant le théoricien à l’œuvre.

Une fois ce hardi génie en possession de sa doctrine, il ne songea plus qu'à l'appliquer, assuré qu'il se croyait de donner la richesse et la prépondérance au pays qui l’accueillerait. IL commença par sa patrie : en 1705, informé que l'Écosse, après une première tentative peu satisfaisante, voulait faire un nouvel essai de banque, il présenta un mémoire au parlement écossais sous le titre de : Considérations sur le numéraire et sur le commerce. I Y proposait une banque d'État, dont le papier, à cours obligatoire, serait garanti par une hypothèque territoriale ‘. Son projet ne fut point accepté. Il n’hésita pas à le porter ailleurs et ne fut retenu là-dessus par aucun scrupule. Il avait cet esprit cosmopolite qui devait régner en France pendant la plus longue phase de la philosophie du xvine siècle et reparaître chez la plupart des héritiers de Law au xix°. Repoussé en Angleterre comme en Écosse, l’Angleterre se contentant de sa banque de circulation, il se remit à courir l'Europe, jouant partout, gagnant partout, parlant partout finances et crédit aux hommes d’État. En 1708, il vint proposer une banque royale à Chamillart aux abois et s’'introduisit auprès du duc d'Orléans et du prince de Conti. Il fut renvoyé de Paris comme joueur trop heureux, par le lieutenant de police d’Argenson, qui prit la science des combinaisons pour de l’improbité : on sait combien peu les courtisans du Grand Roi avaient de scrupules au jeu?. Il ne se découragea pas et envoya de Gênes au prince de Conti des mémoires contre les bouleversements monétaires, par lesquels une déplorable administration achevait de

1. II reconnaît, dans ce mémoire, que « le crédit est une chose volontaire » (p. 492); alors, pourquoi le cours forcé? Il y semble aussi comprendre qu’il y a des opérations qui ne pourraient réussir que dans un pays sans relations avec le dehors (p. 499). On voit, dans ce mémoire, que l'argent était à trois ou quatre pour cent en Hollande, à six en Écosse, et qu'il avait été à trois et même à deux à Gênes, qui absorbait une énorme part de l'argent espagnol.

2. Saint-Simon raconte que le duc d’Antin fut pris la main dans le sac par le duc d'Orléans, père du régent.

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