‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 222 sur 327 · RÉFUTATION DE PASCAL · texte numérisé non relu

RÉFUTATION DE PASCAL

misme naturaliste ne suffit pas contre le sublime misanthrope de Port-Royal. Si l’homme était borné à cette terre d’où Voltaire ne veut pas sortir, Pascal aurait raison quant à la misère et à l’incompréhensible de la nature humaine‘.

Mais Voltaire n’est pas seulement insuffisant, il avance des propositions très-dangereuses : « L'homme n’est point un sujet simple, il est composé d’un nombre innombrable d’organes. — Penser à soi avec abstraction des choses naturelles (des phénomènes), c’est ne penser à rien du tout. » La négation de la personnalité humaine, le nominalisme pur et le matérialisme sont là. L'homme n’a pas un corps, il est un corps; il n’est pas un être, il est une collection d'êtres, d’atomes élémentaires, car les organes dont parle Voltaire ne peuvent être eux-mêmes que des agrégations d’atomes. Le moi, l'unité qui pense, qui aime et qui veut, la seule chose dont, en réalité, nous ayons conscience, n'existe pas ; les pensées et les sentiments que je crois être miens, à tort, puisque je ne suis pas, sont le résultat de l’action combinée . des atomes temporairement associés pour former le phénomène humain. C’est à donner le vertige, et c’est sans doute plus incompréhensible que les mystères les plus étranges d’aucune religion positive ; mais ce n’est pourtant que la conséquence des principes posés par Voltaire. Cette conséquence, il ne la tira pas jusqu’au bout; il en resta toujours à l'impossibilité de prouver l’immortalité de l’âme ? et à la probabilité que le corps pense, sans analyser ce que c’est que le corps. D’autres, en acceptant le point de départ, devaient pousser plus loin la logique.

Un violent orage éclata contre les Leitres philosophiques. Le

1. Les réponses de Voltaire sont pourtant quelquefois profondes. Il réfute trèsbien la maxime orientale : Le bonheur est dans le repos. u L'homme, dit-il, est né pour l'action » ; et la prétendue incertitude de la morale humaine : « Où trouverons-nous le point fixe dans la morale ? — Dans cette seule maxime reçue de toutes les nations : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fil.»

2. Ily a encore ici confusion : si l’on n’admet de principe de certitude que la raison pure, comme faisaient les cartésiens, on ne peut prouver l'individualité de l'âme contre le spinozisme; car c’est le sentiment seul qui nous assure de notre individualité; mais on prouve très-bien que l'idée de mort, c’est-à-dire de décomposition des parties, de séparation des agrégats, ne saurait s’appliquer au principe pensant, que ce principe soit une individualité réelle ou un simple mode de la Raison

universelle.

clergé les fit supprimer par un. arrêt du conseil. La grand’chambre du parlement alla plus lain et les condamna au feu. Des informations furent entamées contre l’auteur, et le garde-dessceaux Chauvelin l’obligea de quitter encore Paris. Il lui permit bientôt d’y revenir et Voltaire se justifia tant bien que mal en publiant des lettres adressées au jésuite Tournemine, son ancien professeur de Louis-le-Grand, et dans lesquelles il tâchait de prouver qu’il était fort religieux de reconnaître à Dieu le pouvoir d'attribuer le don de penser à la matière (1735). Ce commentaire n'éclaircit pas la question. Voltaire eût pu dire, à la rigueur : Nous ne savons pas s’il y a deux ou plusieurs substances, ou s’il n'y en a qu'une ; nous ne savons pas si les forces physiques sont une substance différente des forces qui pensent et qui aiment, ou sont la même substance à un degré inférieur de développement; mais s’obstiner à dire que la pensée peut être une propriété de ce que nous appelons la matière, de ce jéne sais quoi qui nous apparaît comme étendu et passif, c'était assembler des mots qui ne présentent aucune idée.

Une telle chute a lieu d’étonner de la part d’un esprit qui, à défaut de profondeur métaphysique, avait tant de justesse et d’ampleur : la vraie cause en est, à ce qu’il semble, dans l’insuffisance de la définition des deux substances donnée par Descartes. Voltaire voyait que la matière, la substance étendue, est ou paraît être partout et toujours ; que la pensée, au contraire, n’est pas partout, et que, là même où elle est, elle n’est pas toujours. De là sa tendance à nier que la pensée eût rien de substantiel, de nécessaire, et à n’y voir qu’un attribut de la substance étendue. Il ne veut pas comprendre que, pour n'être point partout et toujours, la pensée n’en est pas plus réductible à l'étendue, et qu’au lieu de la rapporter à ce principe passif avec lequel notre esprit ne lui conçoit absolument rien de commun, il faut chercher au-dessus d'elle un autre principe en rapport avec elle et plus général qu'elle, l’activité, la force, auquel elle soit réductible. C’est pour s'être arrêté à Locke au lieu de suivre Leibniz sur les hautes aimes, que Voltaire tombe dans des aberrations si fatales'.

1. Il n’effleure l’idée de la force, que Pour se jeter dans une nouvelle confusion. — La pensée, dit-il, est un attribut donné de Dieu à la matière comme le mouvement.

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