‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 226 sur 327 · PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE

attesta quelle source féconde d'idées et d'images nouvelles les sciences pouvaient faire jaillir pour le poëte !.

Avant les Éléments de la Philosophie de Newton, Voltaire avait écrit, pour madame du Châtelet, un traité de métaphysique qui resta inédit jusqu’à sa mort et qui prouve encore mieux que les Lettres philosophiques qu’il était encore moins propre à devenir un grand métaphysicien qu’un grand physicien. Il eût mieux fait de suivre à cet égard les tendances de madame du Châtelet que de lui imposer les siennes : ce noble esprit entendait et admirait profondément Leibniz. Voltaire, au contraire, s'enfonce de plus en plus dans les inconséquences d’un système bâtard qui associe illogiquement le matérialisme au déisme. Il expose avec sa clarté habituelle les raisons du sens commun, les raisons tirées de l’ordre du monde, en faveur de l'existence de Dieu, et il proclame le libre arbitre, qui est la santé de l'âme ; Mais, en même temps, il dit que toutes les vraisemblances sont contre l’immortalité et la spiritualité de l’âme; que le bien et le mal moral sont des idées relatives ?. Si l’âme n’est pas un être réel, si elle n’est, comme il incline à le croire, qu’un terme par lequel on désigne un ensemble de rapports, comment peut - elle avoir le libre arbitre ? Pour être libre, il faut étre. Il est vrai qu’on peut aller plus loin et couper la discussion par la base : pour raisonner, pour faire des systèmes, pour nier qu’on soit, il faut être?. IL est difficile d'imaginer quelque chose de plus contraire au sentiment, à l’instinct, à la raison, que de réunir la croyance à une intelligence suprême avec la négation de l’immortalité des intelligences individuelles et de leur responsabilité morale. Aussi ce faux déisme n'est-il pas destiné à un long règne et sera-t-il bientôt serré entre deux doctrines plus logiques, l’athéisme et le vrai déisme.

1. Chose singulière, et qui montre à quel point il y avait deux hommes en lui, Voltaire, au plus fort de sa passion scientifique , s’effraie déjà de voir le goût des sciences prendre trop de prépondérance sur le goût des lettres, et Paris « bannir les grâces pour la géométrie », Corresp. générale, an. 1735,

2. Il revint sur ce point et admit qu’il y a une justice absolue et éternelle, V. le Philosophe ignorant. - 3. Dire que le corps peut penser, ce sont des mots, ce n’est pas une idée : le corps n’est pas un être : c’est un assemblage d'êtres; lequel de ces êtres pense? Est-ce un

seul ? Alors revient le moi, l'âme, la monade. — Est-ce plusieurs ? Est-ce tous ? —

Un sénat d’ntômes tenant conseil dans le cerveau ? — Que veut-on dire ?

Il est juste de juger Voltaire, homme d’action avant tout, par ses intentions plus que par ses formules; ses sentiments valent bien mieux que ses idées; son bon sens et son bon cœur luttent avec sa dialectique. I1 nie l'âme immortelle par réaction contre ceux qui tyrannisent le genre humain par la peur de l’enfer : il est entraîné par la logique à matérialiser le déterminisme de Leibniz pour l'usage de l'optimisme naturaliste, et à faire de l'homme une espèce de machine dont tous les mouvements sont dirigés par la force qui l’a créé '. D'un autre côté, il s’effraie : il proteste contre le fatalisme; il réclame éloquemment pour la liberté morale, pour la vertu, dans les Discours sur l'homme, poésies philosophiques où il reproduit, sous des formes plus vives et plus rapides, l'esprit des Essais sur l’homme, écrits tout récemment par Pope, sous l’inspiration de Bolingbroke. Le caractère de ces discours, publiés de 1734 à 1737, est généralement sain et sensé, la question de l'optimisme réservèe : Voltaire n’y attaque mue l’ascétisme, et non point les principes essentiels de la morale ou de la religion.

Entre les poésies légères qui échappent incessamment à sa veine intarissable, plus psrfaites dans leur charmante négligence que les grands Discours et les grands vers, une pièce d’allure piquante et de morale relâchée, le Mondain (1736), suscite de nouvelles clameurs : il se défend avec autant d’adresse que de grâce, et l'on eût pu, en effet, ne pas prendre trop au sérieux cette boutade apologétique du luxe et de la mollesse; Voltaire eùt été heureux, pour sa gloire, de n’avoir rien écrit de pire! Mais, à cette même époque, il faut bien se résigner à rappeler la tache vraiment ineffaçable de sa vie! Voltaire ccmposait ce poëme qu’on peut à peine rommer, honteux chef-d'œuvre de cette abolition du respect et €e la pudeur, qui est un des caractères du temps. Il appelait cela un délassement de ses travaux sérieux! La Pucelle, écrite auprès de la femme qu’il a le plus aimée et estimée! Pauvre nature contradictoire de l’homme!

Arioste et Cervantes av&ent joué avec l’idéai abstrait de la chevalerie : Voltaire joue avec quelque chose de bien plus sacré

1, V. les traités qui suivent la Métaphysique. — Le Philosophe ignorant, — Le Prin. cipe d'aciiun,

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