‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 228 sur 327 · MAHOMET. ESSAI SUR LES MOEURS · texte numérisé non relu

MAHOMET. ESSAI SUR LES MOEURS

Il avait commencé par une relation d'événements tout à fai contemporains, l’Histoire de Charles XIT, composée durant son séjour en Angleterre et vrai chef-d'œuvre de narration. Ii conçut et écrivit, pour madame du Châtelet, vers 1740, un ouvrage d’une bien autre importance, une des œuvres capitales du xvmf siècle, Essai sur les Mœurs et l'Esprit des Nations, de Charlemagne à Louis XIIT. C'était la suite et la contre-partie du Discours sur l'Histoire Universelle de Bossuet. Depuis Bossuet, la sphère de l’histoire s'était élargie. L'Inde, la Chine, la Perse, avaient commencé d’être abordées, non plus seulement par des conquérants et des marchands, mais par des observateurs et des hommes d’étude et de science. Voltaire dans son avant-propos, ouvre les profondeurs de l'Orient derrière la Judée de Bossuet; un monde plus vaste apparaît derrière le monde mosaïque. Le véritable horizon du genre humain se déroule. Voltaire n’a ni une science assez complète (et personne ne l'avait), ni une philosophie assez haute pour embrasser cet immense horizon; mais il a eu le mérite d’y porter le premier son regard et d'en montrer de loin les grandes lignes. C’est surtout par esprit d'opposition au judaïsme, l’on doit en convenir, qu'il admire le Haut-Orient, sans beaucoup le comprendre. La Chine sensualiste, l’Inde idéaliste et contemplative, la Perse spiritualiste et active, tout lui est bon; mais il y a un. grand instinct dans ses aperceptions confuses; à savoir : que les vérités essentielles se trouvent partout dans la tradition du genre humain; qu’il ÿ a une religion naturelle et des dogmes communs à tous les peuples. Malheureusement il lui est impossible de suivre et de féconder cette grande idée, lui qui méconnaît le plus naturel, le plus spontané de ces dogmes, l’immortalité de l'âme, celui sans lequel les autres demeurent stériles. Sa religion naturelle est une abstraction immobile, et non point la religion universelle, toujours vivante, immuable dans son objet éternel et absolu, mais progressive dans la notion et dans le sentiment que le genre humain a de cet objet, la religion âme de l'humanité.

L'esprit critique de Voltaire ne pouvait comprendre l'esprit

1. Massillon a là dessus un mot singulier : c’est que l’idée de l’âme immortelle est plus universelle que l’idée de Dieu. Il est certain qu’on la trouve chez des sauvages qui n’ont pas encore ou ont perdu l’idée de l'unité divine.

tout synthétique du monde primitif, Son dédain et son inintel- , ligence de toutes les choses intimes et mystérieuses lui font voir, | dans tous les sacerdoces, dans toutes Les théologies, de grossières | impostures, des altérations mensongères de la religion naturelle. Par une contradiction qu’expliquent ses opinions combinées avec les besoins de sa polémique, il rappelle et réhabilite le passé le plus lointain de l'humanité, et, en même temps, il est injuste envers les âges héroïques et religieux, envers l'enfance et la jeunesse des nations ; mais cette injustice même est la forme erronée d'ug principe vrai, le progrès, la perfectibilité, Famour de la civilisation. On devine, du reste, qu’il doit être surtout injuste envers le judaïsme et le christianisme. Son livre est, en tous points, l’antithèse de celui de Bossuet. La barbarie du peuple juif lui fait horreur, il y voit l’origine de toutes les fureurs religieuses qui ont ensanglanté l'Occident; le reste lui échappe entièrement, et le grand caractère de ce peuple, et l'inspiration divine qui en fit sortir le christianisme et le répandit sur le monde. Impossible de comprendre, en lisant Voltaire, comment a pu s’opérer le plus grand événement de l’histoire, à moins de ge rejeter, comme À lo fait trop souvent, sur le système puéril des grands effets produits par les petites causes, c’est-à-dire par le hasard. Même erreur sur le moyen âge; il n’en voit que le désordre et l’ignorance, et nullement l'élévation idéale qui se manifeste à travers ce chaos. Ce n’est guère sur les faits qu’il se trompe : il avait une vaste lecture et une mémoire intarissable ; il est en général bien plus informé, plus exact et même plus impartial envers les personnes qu'on ne se le figure communément; c’est l’éme des choses, si l’on peut dire, qu’il méconnait.

Deux points méritent une mention spéciale : {0 il nie l'unité d’origine du genre humain et soutient que les diverses races ont été faites pour les divers climats". Cette opinion, quelle que soit sa valeur intrinsèque, eût été bien dangereuse, si elle se fût produite avant que le principe de la philanthropie, l’idée de fraternité morale, eût pu suppléer à l’idée de fraternité physique, et encore la fraternité morale ne peut-elle se fonder dogmatiquement que

1. Il semble considérer les races inférieures comme la transition de l’animal à d'homme,

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