‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 229 sur 327 · ESSAI SUR LES MŒURS · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LES MŒURS

sur un principe idéaliste que Voltaire n’admettait pas, sur l’existence d’un type commun dans la pensée de Dieu. 2 I] n’admet nullement que la race humaine ait diminué en nombre, comme le prétendaient Montesquieu et tant d’autres *. Il croit que la population n’augmente ni ne diminue sur le globe, et réfute les calculs suivant lesquels la France, d’après un état de subsides de 1328, aurait eu trente-six millions d'habitants sous Philippe de Valois.

En résumé, quelles que soient les méprises et les lacunes de l'Essai sur les Mœurs, ce livre doit être considéré comme un progrès immense et un immense service; la grandeur du plan, la liberté de l'exécution, le libre jugement porté sur toutes choses

Le) et sur toutes personnes, livrent un monde nouveau à l'esprit humain. Pour la première fois, chez les modernes, l’histoire est autre chose que les annales des rois, des cours, des guerres et des traités. Tout ce qui intéresse l’homme y trouve sa place. Tout ce qui s’est fait depuis, en histoire, tout ce qui s’est éclairci ou développé, tout ce qui a remonté vers ces sphères supérieures où ne s'élève pas Voltaire, procède de lui. Il n’a pas donné Ja vraie philosophie de l’histoire, que ne pouvait enfanter l'esprit critique et sensualiste, mais il a tracé admirablement le cadre où elle devait se déployer. I1 ne faut pas objecter qu’un profond penseur avait déjà, depuis quinze ans (en 1725), essayé une véritable philosophie de l'histoire, en systématisant les phases de la vie des nations, sous le titre de la Science nouvelle. Le livre de Vico, enfoui à Naples, était ignoré en France et en Europe, et ne naquit à la publicité réelle que longtemps après. Il n’eut aucune influence parmi nous et, quand une philosophie de l’histoire plus compré-

1. Il y a, sur cette question, un curieux mémoire du maréchal de Saxe, imprimé à la suite de ses Réveries. — Il propose, pour remédier à la prétendue dépopulation, qu’on ne se marie plus que pour cinq ans et qu’on ne puisse se remarier à la même femme, si l'or n’a pas eu d'enfants d'elle au bout de cinq ans. — C’est un étrange philosophe que Maurice de Saxe. — Montesquieu, dans l'Esprit des Lois (Hiv. XXII), persistant dans l'opinion des Lettres Persanes à ce sujet, voudrait aussi des lois, moins bizarres sans doute, afin de favoriser la propagation. Il eût été bien étonné si on lui eût annoncé que la population de l'Europe, avant un siècle, aurait doublé presque partout et triplé dans certains pays, malgré des guerres et des révolutions immenses. — Ce qui paraît vrai, c’est que la population, en France, a été très- considérable

au x1ve siècle, avant les guerres des Anglais, et qu’elle a été fort longtemps ensuite avant de se relever au même niveau, V. notre t. V, ÉCLAIRCISSEMENTS n° 1,

hensive que celle de Voltaire réagit du dehors sur nous, elle nous vint de l'Allemagne avec Lessing et Herder plutôt que de l'Italie avec Vico.

L’Essai sur les Mœurs des Nations resta longtemps inédit et ne parut qu’en 1757 : il fut suivi, en 1765, par un essai de Philosophie de l'Histoire, qui lui fut ajouté comme introduction. Voltaire y soutient avec beaucoup de force, la haute antiquité du genre humain, d’après la longue durée de siècles qui a dû être nécessaire aux premiers développements de la civilisation. Quant au développement de la religion, il montre chaque peuplade ayant d’abord son Dieu particulier, puis les nations agrandies multipliant leurs dieux par ceux des voisins, puis les sages s’élevant à l’idée du Dieu unique, que les prêtres, à son dire, corrompent bientôt par l’invention des théologies. Parmi beaucoup d’assertions erronées et malsaines, il y a des échappées heureuses et lumineuses. « L'homme est perfectible. — L'homme a toujours vécu en société! : l’état sauvage proprement dit (l'isolement absolu) n’a jamais existé (il est ici d'accord avec Montesquieu). — Nous avons deux sentiments qui sont le fondement de la société, la commisération et la justice. — Dieu nous a donné un principe de raison universelle, comme il a donné les plumes aux oiseaux et la fourrure aux ours ($ v). »

Nous avons suivi jusqu'ici le développement du génie de Voltaire, plus que nous n’avons constaté son action sur la société. Cette action allait toujours croissant. Les ouvrages publiés ou représentés, les ouvrages inédits qui transpirent par les révélations des amis ou par les fragments circulant en manuscrit, ce qu’on connaît, ce qu’on devine, ce qu’on attend, tout concourt à exciter la sympathie des uns, la crainte des autres, la curiosité avide du grand nombre. À chaque voyage de Paris, le puissant novateur peut mesurer l'élargissement progressif de son cercle philosophique. Ce progrès n’est pas toutefois aussi rapide qu’on pourrait le croire : Voltaire avait conquis la renommée dès son début; mais il ne conquiert que peu à peu la domination. La frivolité des esprits retarde bien plus qu’elle n’amène son règne. La génération

1. « La politesse est dans la nature », avait-il dit dans sa belle lettre à Falkener (Epôtre dédicatoire de Zaïre).

(1735-1745) VOYAGES SCIENTIFIQUES. 395 de la Régence n’avait guère senti le besoin d’une philosophie, d’une théorie quelconque, et avait vécu dans l'indifférence et le scepticisme pratique absolu. On avait les incrédules sans examen, comme les croyants sans examen'. Cette génération finissait et des temps nouveaux allaient poindre.

Voltaire eut une grande joie durant son séjour à Cirei. Le newtonianisme fut confirmé, sur un point capital, par une éclatante expérience, qu’il avait contribué à provoquer. L'Académie des Sciences, agitée par les débats que Maupertuis avait excités dans son sein et que les Lettres Philosophiques de Voltaire venaient de rendre populaires, prit un parti héroïque : elle résolut, avec le concours du ministre de la marine, de faire vérifier celle des applications de la théorie newtonienne qui pouvait tomber sous l'observation immédiate, l'hypothèse sur la figure de la terre. Il ne fallait rien moins que mesurer un degré du méridien dans la région polaire et un autre sous l’équateur?. Jamais la science humaine n'avait rien entrepris de si colossal : c'était le sublime de la géométrie appliquée à la physique. Les plus jeunes et les plus courageux des savants français se partagèrent cette œuvre glorieuse : Bouguer ?, Godin et La Condamine partirent pour le Pérou, au mois de mai 1735; Maupertuis, Clairaut, Camus et Lemonnier partirent pour le pôle nord un an plus tard. Une année suffit à ces derniers, mais au prix de bien des efforts et des fatigues. Ils poussèrent jusqu’à la montagne de Kilies, au nord de Torno, en Laponie, plus d’un degré au delà du cercle polaire; ils dressèrent leurs signaux de triangulation sur huit montagnes, dont ils avaient dépouillé les sommets, et opérèrent sous le froid le plus rigoureux. À leur retour, ils faillirent périr, avec le fruit de leurs travaux, dans un naufrage sur le golfe de Bothnie.

Les difficultés et les dangers furent incomparablement plus multipliés pour les voyageurs d'Amérique. La nature et les hommes semblèrent d'accord pour amonceler les obstacles devant

1. V. Leitres Persames; Lett. LXXV.— Les gens de la Régence ne se faisaient guère philosophes, mais ils se rejetaient parfois dans une dévotion aussi fougueuse que l'avait été leur libertinage.

2. En 1724, le père Feuillée, qui était un minime, comme autrefois Mersenne,

était allé aux Canaries déterminer la position du premier méridien. 8, Auteur d’un nouveau système perfectionné pour la construction des navires,

396 LES PHILOSOPIIES. [1735-1750]

leurs pas; c’étaient, d’une part, l'esprit ombrageux et tracassier des autorités espagnoles et l'ignorance superstitieuse et avide des populations hispano-péruviennes; de l’autre part, les phénomènes d’une nature gigantesque, au sein de laquelle les montagnes de la Laponie eussent été à peine des collines. L'expédition de ces héros de la science dura dix ans, autant que le siége de Troie. On ne s’en étonnera pas, si l’on pense qu’ils dressèrent des signaux sur la cime ou le penchant de trente-neuf montagnes, dans une étendue de quatre-vingts lieues, commençant un peu en deçà et finissant trois degrés au delà de l'équateur, de Carabourou, au nord de Quito, à Chinan, au sud: de Cuença. Il leur fallut renouveler cent fois ces ascensions des hauts sommets qui passent pour des événements mémorables dans nos Alpes. Il leur fallut vivre, des semaines entières, sur des pics qui n'avaient pas vu d’autres êtres que les condors, et dont certains dépassent le Mont-Blanc de plus de deux mille mètres, hauteur à laquelle, sous notre latitude, l'homme ne pourrait demeurer quelques heures sans mourir. Il y eut tel de ces signaux, qui, enlevé par des pâtres à demi sauvages, ou renversé par les avalanches, dut être relevé jusqu’à sept fois! Deux pyramides, posées aux deux extrémités de la large base qu'ils avaient toisée, annoncèrent enfin la clôture de leurs.prodigieuses opérations. Ce monument qui eût dû être en vénération à tout le genre humain, fut renversé par les officiers du roi d’Espagne : ils y virent un empiétement sur les droits de leur maître !

Un des infatigables voyageurs, La Condamine, n'étant pas encore rassasié d'aventures et de périls, voulut payer un nouveau tribut à la science et reconnut le cours entier de la rivière des Amazones, c’est-à-dire qu’il traversa tout le continent sudaméricain, dont l’intérieur était presque inconnu, pour revenir s'embarquer au Brésil.

En 1750, un troisième voyage fut fait par l’abbé de La Caille au cap de Bonne - Espérance, afin de mesurer un troisième degré le plus près possible du pôle sud‘. Cette expérience confirma sura-

1. La Caille détermina de plus la position exacte du Cap, et celle de huit à neuf cents étoiles australes qu’on ne voit pas dans notre hémisphère, Il observa la paral-

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