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LA TERRE MESURÉE

bondamment les deux autres. Le résultat des observations de la science française fut la certitude que la terre est un sphéroïde aplati vers les pôles, ainsi que l’avaient établi les calculs de Newton. Dès 1743, Clairaut, un des observateurs envoyés au nord, avait publié son Traité de la figure de la terre, le premier ouvrage dans lequel un géomètre français ait ajouté aux découvertes de Newton; il donna en 1750 sa Théorie de la lune, où il confirma, par de très-belles applications, le système de l'attraction, puis sa Théorie du mouvement des comètes en 1760. Aucun savant français de cette époque n’a mérité un plus beau nom que cet ami de Voltaire et de madame du Châtelet !.

La France se fit donc newtonienne; elle accepta tout, les erreurs avec les glorieuses vérités, et la physique cartésienne s’éclipsa pour longtemps.

Tandis que Newton triomphait dans la physique céleste et terrestre, une combinaison de l’esprit de Newton et de l’esprit de Leibniz envahissait la physique animale. Le mécanisme cartésien, modifié par quelques transactions, avait régné jusqu'ici, avec le grand médecin hollandais Boerhaave, dans les théories médicales. Boerhaave avait introduit le principe de l’attraction dans la chimie ; mais il attribuait tout, dans l’économie animale, aux principes purement physiques et chimiques, et n’était pas arrivé à reconnaître les caractères qui distinguent le règne de la vie du règne inorganique. Un jeune homme de vingt ans, Théophile de Bordeu, de Montpellier, reprenant et fondant ensemble, sous une forme plus scientifique, le vitalisme mystique de Paracelse et de Van-Helmont avec le vitalisme plus méthodique de Stahl?, rattache tous les actes de l’économie vivante à un principe spécial,

axe de la lune au Cap, en même temps que Lalande l’observait à Berlin, et l’on connut, à cinquante lieues près, la distance de la lune à la terre.

1. Biographie universelle, art. MAuPERTUIS, CLAIRAUT, BOuGUER, LA ConDA- MINE, GODIN, etc. — Essai sur les progrès des arts et de l'esprit humain sous le règne de Louis XV; t. II, p. 6 et suivantes ; 1776.

2. Stahl, contemporain et compatriote de Leïbniz, avait comb’né le principe carté: sien de l'inertie de la matière avec l’hypothèse d’un principe spirituel, d’une force, qui donnerait le mouvement à la matière; cette âme motrice, différente de l’âme qui pense, rentrait dans l'antique théorie des deux âmes, anima et animus. — Paracelse et Van-Helmont avaient supposé des archées, forces diverses qui animaient chacun no de nos appareils organiques.

la sensibilité (De sensu genericè considerato (1742), puis démontre, dans la Chilificationis historia (1743), que la digestion, par exemple, est une action vitale non explicable par les opérations mécaniques et chimiques. C’est de Bordeu que procède véritablement la physiologie moderne, la science de la vie organique. L'école vitaliste de Montpellier garda toujours cette élévation de tendances qu'avait eue Newton et qu’avaient pérdue la plupart de ses disciples, tandis que la doctrine mécanique, séparée de la métaphysique cartésienne, s’abimait momentanément dans le matérialisme pur avec La Mettrie et autres ‘.

Voltaire était transporté du succès de ses opinions dans l’ordre scientifique; mais le succès lui eût été plus cher encore dans un autre ordre d'idées, qui touche, non plus aux mystères du monde physique, mais à la vie morale des sociétés. Faire triompher la tolérance religieuse, faire cesser les violences exercées par le pouvoir politique sur les dissidents, c'était là le vœu où s’attachait le meilleur de son âme. Malheureusement les faits allaient ici en sens inverse des opinions. À mesure qu’on avait moins de religion, on persécutait davantage. Les hommes sans foi et sans mœurs dont l'administration était remplie, persécutaient par hypocrisie, par calcul, ou même tout simplement par routine. A partir de la mort de Fleuri, toutes les furies furent déchaïînées de nouveau sur les protestants par le secrétaire d’État Saint-Florentin, nom auquel l’histoire ne doit pas laisser le bénéfice de son obscurité ?.

Les idées marchaient, cependant : tandis que le gouvernement redoublait de tyrannie envers les protestants et que les jésuites s’efforçaient de réveiller les passions fanatiques en inventant de : nouveaux rites et de nouvelles superstitions, il se formait, dans

1. De cette époque datent les grands progrès de la chirurgie française moderne. — Une ordonnance du 23 avril 1743 sépare définitivement les chirurgiens des barbiers, et ordonne que, pour être maître-chirurgien à Paris, il faudra être maître és-arts d’une université du royaume. — Des amphithéâtres sont fondés, pour les démonstrations anatomiques, à Montpellier et à Paris. — On découvre de nouveaux moyens de faire revenir les asphyxiés par submersion , d'arrêter le sang des blessures ,; de guérir la fistule, l’anévrisme, la cataracte : on invente le forceps. — Dans la dernière guerre, les amputations étaient devenues beaucoup moins nombreuses, preuve des progrès de l’art de guérir.

2. Nous reviendrons sur la persécution qui sévit de 1745 à 1762,

(3742-1743) VITALISME. BORDEU. 399 un esprit opposé, une institution singulière, qui subit, non point l’action directe de Voltaire, mais très-évidemment son influence morale, et plus tard celle de Rousseau. En face du Sacré-Cœur s’organisait la Franc- Maçonnerie. Nous ne rechercherons pas ses véritables origines, ses liens avec les anciens maîtres ès-œuvres, les frères-pontifes, les rose-croix, les compagnonnages, ni la filiation mystérieuse des templiers depuis la proscription de leur ordre; il n’y aurait là qu’un intérêt de curiosité, car les francsmaçons modernes n’ont puisé dans ces traditions que des insignes et non des idées : l'importance historique de la franc - maçonnerie et ses tendances essentielles appartiennent entièrement au xvine siècle. Elle nous vint du pays que nous commencions à tant imiter, nous qui étions habitués à fournir des modèles aux autres, du pays de Bolingbroke, de Newton et de Locke; mais la France la transforma, comme elle transforme ce qu’elle imite. La Franc- Maçonnerie, au siècle précédent, avait pris la forme de sociétés secrètes politiques, durant les guerres civiles d'Angleterre; en 1724, elle manifesta publiquement à Londres son existence, sinon son but, qui n’avait, à ce qu’il semble, rien de bien déterminé; en 1725, elle fut introduite en France par des jacobites anglais, à la tête desquels était lord Derwent- Water, qui fut condamné à mort quelques années après par les juges du roi George. Ce furent les adhérents vaincus du catholicisme ultramontain et de la monarchie absolue, qui propagèrent en France une association si propre, par sa nature, à abriter les principes les plus contraires au despotisme politique et religieux. C’est là une de ces contradictions dont l’histoire est remplie. Au reste, Bolingbroke n’avaitil pas été jacobite !

Les loges maçonniques ne commencèrent à se développer un peu largement à Paris que vers 1736; en 1738 seulement, elles sortirent des mains des étrangers qui les avaient fondées, se donnèrent pour grand-mañtre un grand seigneur français, le duc d’Antin, puis un prince du sang, le comte de Clermont (1743). Ce haut patronage ne les préserva pas des tracasseries de la police. Le cardinal de Fleuri, ennemi de toute nouveauté, fit fermer les loges des maçons comme il avait fait fermer le club de l'Entre-sol. Après la mort de Fleuri, le Châtelet continua de rendre sentence

sur sentence contre les francs-maçons, qui ne s’en multiplièrent que davantage et qui se répandirent de Paris dans les provinces. Des titres pleins d’emphase, des rites bizarres, imités des mystères antiques comme pour appuyer des prétentions à une antiquité fabuleuse, ne doivent pas faire méconnaître ce qu'il y eut de sérieux dans les effets directs et surtout indirects de l'institution maçonnique. Ce qu’il y avait d’un peu vague dans le but d’une association qui ne se proposait d’abord que de « réunir toutes les nations par l'amour de la vérité et des beaux-arts! », fut précisément ce qui fit la force et l'efficacité de la franc-maçonnerie. Associer dans un rite commun des hommes de toute nation et de toute religion, c'était tendre à substituer l’amour de l'humanité au nationalisme exclusif et haineux? et la tolérance religieuse au fanatisme et à l'esprit sectaire. Le despotisme politique et religieux, en excluant de tout corps politique, militaire, littéraire ou industriel quiconque ne professait pas la religion de l’État, avait parfaitement compris son rôle : les hommes de liberté comprirent aussi le leur en propageant la franc-maçonnerie.

Il semble que la maçonnerie ait cherché à dépasser le principe négatif de la tolérance : le Temple symbolique, le grand architecte de l'univers, les appels à la mémoire de certains des législateurs du Haut-Orient, et surtout de ce Zoroastre chez qui Voltaire paraît aussi sentir d’instinct le premier éveil du génie de l'Occident, toutes ces formules indiquent une tendance à affirmer la religion naturelle. Les successeurs de ces francs-maçons d'autrefois, qui ont construit l’église exclusive du moyen âge, semblent aspirer à construire le temple universel; mais ces aspirations dépassent la portée religieuse du xvinr siècle : un déisme sans négation ni affirmation de ce qui dépasse la croyance en Dieu, un esprit de tolérance, de charité et de philanthropie, voilà où s’est arrêtée la franc-maçonnerie 3,

RCE de Ramsay au cardinal de Fleuri (20 mars 1737); ap. Lémontei, t. Il, 1 2. La France du xvime siécle dépassa même le but à cet égard, car elle se fit trop cosmopolite et plus assez nationale. à

3. Il y eut des tentatives faites dans la franc-maçonnerie française pour affilier les femmes ; mais l'extrême relâchement des mœurs du temps ne permettait pas qu’on obtint par là un résultat sérieux ni utile. Ce fut au contraire la cause de désordres

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