‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 231 sur 327 · FRANC-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

FRANC-MAÇONNERIE

Malgré la monstrueuse anomalie que présentait la tyrannie exercée contre les protestants, Voltaire voyait donc se propager largement ses principes. Des amis de sa philosophie, ou tout au moins des amis de la tolérance, avaient part au gouvernement, et, s'ils étaient impuissants à défendre les malheureux réformés, ils pouvaient protéger, dans une certaine mesure, les adversaires olus radicaux du catholicisme, qui, n’étant enrôlés dans aucune secie constituée, passaient, grâce à leur incrédulité même, à travers les mailles du filet tendu par la persécution. Un peu d'adresse, quelques réticences, et l’on sauvait, sinon ses ouvrages, au moins Sa personne. Voltaire eut d’ailleurs au dehors, à partir de 1740, | un point d'appui beaucoup plus solide que celui que pouvaient | lui offrir ses amis de France. Depuis quelques années déjà, il nourrissait avec délices l'espérance de voir la philosophie s'asseoir sur un des trônes de l’Europe. Le jeune prince royal de Prusse s'était, pour ainsi dire, donné à lui avec un enthousiasme bientôt devenu réciproque et dont une correspondance, qui remplit plul sieurs volumes, nous a conservé les monuments. Le disciple littéraire et philosophique de Voltaire s’y montre déjà supérieur peutêtre à son maître, non pas certes par le sens général des choses, mais par le sens des hommes et des affaires, par le sens poli- | tique : inférieur à tout autre égard, et particulièrement en sens moral, il a pourtant le triste avantage de l'emporter en logique sur le maître dans une question capitale : Voltaire croit sn Dieu, répute l’immortalité de l’âme plus que douteuse et soutient le libre arbitre. Frédéric nie nettement l’âme et la liberté; à la vérité, il ne pousse pas encore la logique assez loin, car il conserve l’idée de Dieu, comme si la fatalité aveugle en bas ne supposait pas la fatalité aveugle en haut. C'était pourtant le temps où il écrivait, à la grande joie de Voltaire, la réfutation du Prince de Machiavel; mais il ne réfutait la théorie des crimes utiles qu’en prétendant que le crime ne peut être utile, et en partant de l’in- | térêt bien entendu.

| L’Anti-Machiavel s’imprimait en secret par les soins de Voltaire,

ur eussent pu ruiner moralement l'institution, s’ils se fussent étendus davantage. — On peut consulter, sur les Francs-Maçons, les Acta latomorum ; l’Hist. de la fondation du Grand-Orient, l'Hist, de la Franc-Maçonnerie, par Clavel, etc.

quand le jeune auteur fut appelé au trône. L'ordre arriva aussitôt de suspendre la publication. Le trône avait opéré sur-le-champ son effet. Il y avait de quoi faire réfléchir à son tour Voltaire, si heureux de l'avénement du futur Marc-Auréle. Leurs relations, toutefois, n’en furent pas modifiées. Frédéric, s’il ne montra pas plus de scrupule envers ses voisins et ses alliés qu’un roi qui w’eût point été philosophe, fut fidèle sous d’autres rapports à ses vrécédents : il fit assez de choses louables dans son administration pour fermer les yeux à Voltaire sur le reste, et surtout il eut, aux yeux de son ami, le mérite d'être aussi ouvertement sceptique après qu'avant son avénement et de donner l’exemple inouï d’un roi vivant en dehors de toute religion positive. Il fit de grands efforts pour attirer son cher maître, non point à sa cour, il n'avait pas de cour, mais dans le château où il vivait, dans les intervalles de ses batailles, au sein d'une colonie de savants et de littérateurs français, seconde émigration française en Prusse, fort différente des graves et pieux réfugiés protestants de 1685. Frédéric avait relevé l'académie de Berlin, créée jadis par Leibniz et abolie par le barbare Frédéric-Guillaume, et il avait fait de cette académie une petite France incrédule présidée par Maupertuis.

Voltaire résista, par affection pour Émilie (madame du Ghâte let}, à des offres si séduisantes; mais cette amitié royale le releva fort devant la cour de France. Par un de ces contrastes assez communs dans les gouvernements faibles et tiraillés, au moment même où la persécution recommençait à sévir d’un côté, on vit de l’autre arriver à la faveur et aux honneurs le grand adversaire du fanatisme. Avec la vie du vieux Fleuri, à qui Vsltaire était antipathique, comme tout ce qui faisait du bruit et de l'éclat, finit la studieuse et féconde retraite de Cirei. Voltaire reparut à Paris et à Versailles. Le roi, héritier des sentiments de Fleuri, hostile aux hardiesses de l'esprit comme autrefois son bisaïeul et aussi indifférent à la gloire littéraire que Louis XIV y avait été sensible, le roi n’aimait pas et craignait Voltaire; mais madame de Châteauroux et le duc de Richelieu surmontèrent jusqu’à un certain point eette répugnance : les d’Argenson employèrent dans la diplomatie l'ami du roi de Prusse et l’aidèrent à achever, dans les fournitures militaires, une grande fortune commencée dans

[1743-1749] VOLTAIRE, FRÉDÉRIC, LOUIS Xv. 403

les affaires extraordinaires et les emprunts publics : la richesse était, pour le philosophe épicurien, non pas un objet de cupidité ou d’avarice, non pas uniquement un instrument de luxe et de jouissances, mais aussi, et surtout, un puissant moyen d’action, d'influence, d'indépendance personnelle et de bienfaisance.

Sa faveur s’accrut beaucoup par l’avénement ae madame de Pompadour : il avait été fort lié avec elle lorsqu'elle n’était que madame d’Étioles, et la nouvelle favorite, qui pressentait, autour du jeune dauphin, la formation d’un parti dévot contraire aux maîtresses royales, tâcha de capter l'opinion en s'appuyant sur le plus brillant des écrivains et des novateurs. Elle fit Voltaire gentilhomme de la chambre, historiographe de France, académicien, ce que madame de Châteauroux n’avait pu faire. Le philosophe acheta ces avantages par de fâcheuses concessions". On pouvait craindre qu’il en fit plus encore : on a même prétendu que la cour eût amorti sa redoutable activité en détournant vers une autre carrière son ambition et sa vanité. C’est ne connaître ni cette cour ni Voltaire : on a vu, par l'exemple de Chauvelin et de d’Argenson, ce qu'y devenaient les hommes supérieurs. Le milieu, il en faut convenir, était malsain pour Voltaire : heureusement pour lui, il retomba bientôt dans une demi-disgrâce ; il avait bien pu courtiser les maîtresses du roi et cultiver l'amitié de grands seigneurs corrompus, tels que Richelieu, qui aimaient en lui ses défauts plus que ses grandes qualités ; mais il ne put prendre sur lui d’être bas et servile envers personne, pas même envers le roi: ses familiarités spirituelles et hardies choquèrent l'orgueil rogue de Louis XV, et la Pompadour même, qui visait à la dignité et aux grandes manières, le trouva trop peu respectueux pour elle. Elle voulut le blesser dans son amour-propre d’auteur tragique en relevant contre lui la renommée du vieux Crébillon et cessa de l’admettre dans les petits appartements du roi. Voltaire reprit sa liberté et retourna en Lorraine.

Un triste événement y vint bientôt troubler sa vie. Madame du Châtelet mourut en septembre 1749. Elle n’était plus pour lui

1. V. sa Lettre au jésuite La Tour, 1746, dans ses Mélanges littéraires. Il y fait profession d’estime et d’affection pour la compagnie de Jésus, afin de désarmer les dévats de l’Académie,

qu’une amie : elle s'était même laissé entraîner à la faiblesse d’un nouvel attachement pour un jeune homme, Saint-Lambert, poëte et philosophe médiocre, qui eut la singulière fortune d’être en amour le rival heureux des deux plus grands génies du siècle. Néanmoins, cette amitié était encore le plus fort lien de la vie de Voltaire et ne fut jamais remplacée. Rien ne le retenait plus en France : il accepta enfin les propositions de Frédéric et partit pour Berlin dans le courant de 1750. Nous l'y retrouverons et nous aurons à suivre de nouveau sa marche infatigable à travers la seconde période de la philosophie du xvuie siècle.

Avant de perdre la femme qu’il avait affectionnée vingt ans, Voltaire avait perdu un ami qui était loin d’avoir tenu une aussi grande place dans sa vie, mais qui a marqué une trace lumineuse dans cette vie et dans tout ce siècle. C'était ce jeune Vauvenargues, qui apparaît un instant au milieu d’une génération égoiste et frivole, comme le précurseur d'un âge meilleur. Nous avons déjà nommé ailleurs ce jeune officier dont la santé délicate fut ruinée par la malheureuse retraite de Prague. Obligé de renoncer aux espérances de gloire qu’il avait fondées sur le service militaire, il s’efforça d’entrer dans la diplomatie. Au moment où, après bien des rebuts, il allait voir s'ouvrir devant lui cette carrière, la cruelle maladie dort Voltaire avait voulu arrêter les ravages en propageant l'INOCULATION, la petite vérole le défigura, le priva presque de la vue et jeta dans son sein les germes d’une phthisie mortelle. Il se résigna, non point avec la raideur d’un stoïque, mais avec une douceur inaltérable, rassembla les fruits de ses méditations solitaires, en publia une partie en 1746 ei mourut en 1747, à trente-deux ans, après quatre années de soufirances, durant lesquelles il avait eu pour principale consolation l'amitié de Voltaire. Il refusa, en touchant à l’heure suprème, de faire acte de catholicisme, et ses dernières paroles, touchantes, mais empreintes d'un quiétisme déiste que la philosophie religieuse pourrait juger un peu excessif, furent : « O mon Dieu, je crois ne « favoir jamais offensé; je vais, avec la confiance d’un cœur sin- « cère, retomber dans le sein de ceiui qui m'a donné Iavie >.

1. Nolice sur Vauvenargues, par Suard; ap. OEuvres complètes de Vauvenargues 1823 ; t. Jer, p. 46; in-18.

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