VAUVENARGUES
Ses œuvres, qui tiennent tout entières dans deux volumes in-8°!, ne consistent qu’en une Introduction à la Connaissance de l'Esprit humain, des Réflexions, des Maximes, des Caractères, des Dialogues, et quelques fragments moraux ou académiques. Le seul traité un peu étendu, l’Introduction, etc., est inachevé : la conception imparfaite, l'ordonnance peu méthodique, les définitions parfois inexactes et les incorrections de style, trahissent la Jeunesse de l'écrivain ; mais l'originalité d’un esprit qui ne doit rien qu’à lui-même et l’élévation constante de la pensée compensent bien, chez un moraliste, l'insuffisance d’études métaphysiques et surtout d'études classiques. Inférieur en force à Pascal, en connaissance pratique de la société à La Rochefoucauld, en variété et en éclat à La Bruyère, Vauvenargues est supérieur au premier en sens du vrai, au second en sens moral, au troisième en utilité pratique. Il est, de tous, celui dont la lecture est le plus utile à l’âme. On ne trouve chez lui ni les paradoxes sublimes d’un sectaire de génie, ni la misanthropie d’un courtisan qui s’ennuie de ne plus pouvoir être un factieux, ni les observations froidement brillantes Y’un critique qui juge en spectateur désintéressé le drame de la vie humaine. Comme Pascal, c’est avec le sang de son cœur qu’il écrit : c’est lui-même qu’il analyse, dans un recueillement inconnu à ce temps de vie extérieure. S'il porte sur ses semblables le flambeau investigateur, ce flambeau est celui de la charité, d’une charité chrétienne par le sentiment, si ce n’est par le dogme. Il introduit dans la philosophie déiste l’âme de Racine et de Fénelon, ces deux objets de son culte, et la pureté morale, le sérieux, qui manquent à Voltaire. L’indulgence pour les égarements humains est chez lui compassion éclairée et non complicité. Touchant jusque dans ses jeunes élans vers la gloire, qui est pour lui quelque chose d’aussi pur que la vertu, il porte partout une douceur pénétrante et semble déjà revêtu de cette lumière qui environne les âmes vertueuses dans l’Élysée décrit par Fénelon.
1. OŒuvres de Vauvenargues, édition nouvelle, précédée de l'Éloge de Vauvenargues, couronné par l'Académie française, et accompagnée de notes et de commentaires, pat D. L. Gilbert; Paris; Furne ; 1857. — Édition excellente et définitive, augmentée d’un grand nombre de maximes et de morceaux inédits, et d’une admirable correspon dance avec le marquis de Mirabeau (père du grand Mirabeau) et autres,
406 LES PRIYOSOPHES. (1747)
Deux caractères dominent chez Vauvenargues : le premier lui est commun avec Descartes et avec Voltaire contre Pascal ; c’est le principe d'activité et, par conséquent, la légitimation des passions, comme mobile de l’activité; on ne rencontre pas sans un serrement de cœur la glorification de la vie active chez cet homme, qui fut condamné à ne jamais agir : il est vrai qu’il eut du moins le bonheur de mourir jeune. Un autre caractère non moins essentiel chez lui, et qui constitue sa véritable personnalité, c’est ce principe du sentiment, placé au-dessus de la raison réfléchie, qui lui est commun avec Pascal, mais qu’il n’ensevelit pas, comme Pascal, dans l’esprit de secte. Il a lancé une de ces paroles qui ne passent jamais et dans laquelle il est tout entier : « LES GRANDES PENSÉES VIENNENT DU cœur. — (est l’âme qui forme l’esprit, dit-il encore. — C’est le cœur et non l'esprit qui gouverne ». Ailleurs, il établit l'existence de l'amour pur, de l'amour de l’âme, capable de sacrifier l'intérêt des sens pour ne pas souiller son idéal, Nous voici bien loin des maximes du monde de 1740!
Il ne se maintient pas toujours à cette hauteur; il a des doutes; il a des excès‘; il a des chutes, en morale comme en métaphysique, mais toujours il se relève et, de l’ensemble de son œuvre, ressort ceci : que, pour lui, les vérités morales sont aussi certaines que les vérités mathématiques, et que l'intérêt personnel n’est aucunement le mobile unique des actions humaines. C’est bien là l'aurore de cette philosophie du sentiment qui peut seule relever l'esprit de la France, tombé de la philosophie de la raison pure à celle de la sensation.
S'il eût vécu, l’on peut croire, d’après toutes ses tendances, que les aspirations de son cœur eussent pris dans son esprit une forme plus arrêtée et qu’il eût laissé derrière lui le déisme épicurien pour arriver au vrai sentiment religieux et à la foi positive en l'immortalité, objet pour lui d’une espérance passionnée Longtemps disputé entre la philosophie négative et la religion positive, qu'il ne traite jamais avec la légèreté de ses contemporains, écrivant tantôt un traité du libre arbitre contre le libre
1. Par exemple, il pousse trop loin l'indépendance du sentiment individuel et le
dédain de l'opinion commune et de la raison générale : on croirait déjà entendre YAméricain Émerson,