‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 233 sur 327 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

arbitre et des pages où il ne se propose pour récompense que l'approbation des hommes, tantôt une Méditation sur la Foi dans l'esprit de Bossuet, il se fût, selon toute apparence, fixé, après ces grandes oscillations, à un point intermédiaire, sur cette cime où allait apparaître l’auteur du Vicaire Savoyard. Le jeune penseur, qui ne parlait qu’avec un profond respect de Descartes, tant raillé par Voltaire, eût probablement exercé sur celui-ci une salutaire influence, et peut-être relié Voltaire et Rousseau et prévenu les déchirements de la philosophie‘. Ce hien ne nous était pas destiné !

Ce sera du moins l’honneur de Voltaire d’avoir si bien senti, respecté, aimé cette nature si différente de la sienne. Jamais il n’a parlé de personne comme il parle de Vauvenargues ?. Quand ce souvenir lui revient au cœur, on sent que cette bouche railleuse a cessé de sourire, on sent les larmes dans sa voix; on croit déjà entendre, au lieu de l'accent vif et léger de Voltaire, la grande voix qui va bientôt s'élever de Genève !

Entre la mort de Vauvenargues et le départ de Voltaire pour la Prusse, avait paru un des plus grands monuments du xvin siècle, l'Esprit des Lois.

Montesquieu était revenu d'Angleterre en 1732, à son château de La Brède, qu’il ne quitta plus que par intervalles. Voltaire et lui, tous deux si bien faits pour le monde, avaient senti de bonne heure la nécessité de soustraire au monde la meilleure part d'eux-mêmes, pour se ménager le temps, l’un d'agir, l’autre de penser. En 1734, Montesquieu publia ses Considérations sur les causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains. C'était un peu sévère, pour le public qui avait tant fêté les Lettres Persanes ; il fallut du temps pour faire le succès des Considérations. C'était

1. Voyez le beau passage où il entrevoit l'unité de la philosophie à travers les opinions diverses des philosophes, et ce noble fragment intitulé : Plan d'un livre de philosophie (édit. Gilbert, OEuvres posthumes el œuvres imédites, p. 69), bien plus fort que l'introduction à la Connaissance de l'Esprit humain. I1s’y propose la réfutation du scepticisme, la démonstration de la concordance des vérités et des coutumes, le choix, la réunion et la synthèse des vérités découvertes dans les derniers siècles, l’explication de la religion et de la morale.

2. « Si vousétiez né quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux, » Lettre de Voltaire à Vauvenargues, du 4 avril 1744, — OEuvres Posthumes, p. 272,

un chef-d'œuvre de composition et de style; une langue nouvelle, faite pour des pensers nouveaux, une langue noavelle, non par le néologisme, mais par le rajeunissement et la concision des ormes, par la saillie originale des locutions; l’auteur traite les diotismes français comme des monnaies usées par le frottement et qu’on refond pour leur donner un relief nouveau. Par Voltaire et par lui, la prose française atteint un genre de perfection inconnu dans les langues modernes. Excepté chez Pascal, qui a tous les styles, la phrase du xvu: siècle était encore un peu lente d’allure dans la majesté de son ample vêtement; chez Voltaire et chez Montesquieu, la prose du xvin*, vêtue de court comme une guerrière, vole au but aussi rapide que le vers même. Plus gracieuse et plus simple chez Voltaire, plus nerveuse et plus tendue chez Montesquieu, presque également brève et coupée chez tous deux, elle n’est plus la langue du récit, mais la langue du combat. e

Quant à la valeur philosophique des Considérations, presque tout ce qui s’y trouve est admirable; mais il s’en faut bien que tout s’y trouve. Comme théorie de la politique des Romains, les faits généraux de l’histoire n’avaient jamais été si vigoureusement condensés, ni éclairés d’une telle lumière; mais les origines de ce peuple, l'essence de sa religion, les transformations de son droit, n’y sont pas.

Ce n'avait été qu’une diversion à une plus grande œuvre qui remplit vingt années de la vie de Montesquieu et qui est, pour ainsi dire, Montesquieu tout entier aux yeux de la postérité. L'Esprit des Lois parut en 1748, livre sans modèle et digne de son épigraphe !.

Nous allons essayer d’en dégager les vrais caractères à travers les précautions dont l'écrivain, plus circonspect qu’au temps des Leitres Persanes, enveloppe souvent sa pensée. Il suffira pour cela de concentrer les vues qu’il disperse volontairement.

L'Esprit des Lois a sa base fortement assise dans les profondeurs de la métaphysique, dans des profondeurs où Voltaire n’a jamais

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