Prolem sine matre creatam
pénétré. « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois; la divinité a ses lois; le monde matériel a ses lois. l’homme a ses lois. — Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité, car, quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intellige2ts ! — II y a donc une raison primitive, et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux. — Dieu a du rapport avec l'univers comme créateur et comme conservateur ; les lois selon lesquelles il a créé, sont celles selon lesquelles il conserve... — La création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. — Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu’ils ont faites; mais ils en ont aussi qu'ils n’ont pas faites. Avant qu’il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles ; ils avaient donc des rapports possibles et, par conséquent, des lois possibles. Avant qu’il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu’il n’y a rien de juste ni d'injuste que ce qu’ordonnent et défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.
Il explique ensuite la nécessité des lois positives, par cette raison que, tandis que le monde physique suit invariablement les lois générales qu’il a reçues de Dieu, les êtres intelligents peuvent transgresser et transgressent les leurs; par les lois positives qu'ils se donnent, ils se rappellent eux-mêmes à leurs devoirs *.
Ce premier chapitre reporte la philosophie du droit sur les hauteurs d’où le xvin° siècle était descendu ; mais Montesquieu n’y reste pas : aucun homme de cette génération ne pouvait longtemps respirer l'air de ces hautes cimes. Montesquieu eut peutêtre d’ailleurs d’autres raisons pour en redescendre.
Il semblait que Montesquieu dût, à la manière de Descartes,
1. Les lois divines, dit-il ailleurs (Liv. XXVI), sont invariables, parce qu’elles
statuentsur le meilleur : les lois humaines sont variables, parce qu’elles statuent sur le bien qui peut être remplacé par le mieux,
&10 LES PHILOSOPHES. [1748] déduire, du grand à priori qu'il avait posé, les principes de la souveraineté, du droit, du devoir, des nationalités, rechercher quelles doivent être les lois positives les plus conformes à la justice universelle et à la nature humaine, puis comparer cet idéal aux réalités, et juger celles-ci selon qu’elles se rapprochent plus ou moins de l'idéal.
Il n’en fait rien; après avoir posé le principe métaphysique des lois, plutôt que de rechercher ce que doivent être les choses, il cherche comment les choses se passent ou se sont passées, il mêle assez confusément les principes et les faits, et se rejette peu logiquement de la métaphysique dans l’histoire. Est-ce insuffisance philosophique ? Peut-on croire que ce grand esprit n’ait pas eu conscience de ce manque de logique, et n’est-ce pas plutôt prudence? La déduction rigoureuse des principes généraux de justice n’eût-elle pas conduit nécessairement à nier la légitimité de la société politique contemporaine ? Nous reviendrons sur le combat que se livrèrent perpétuellement, dans l’esprit de Montesquieu, la logique des idées et le respect des faits.
Montesquieu commence donc par rechercher, sous le nom de Lois de la nature, les mobiles qui pousseraient l’homme isolé à devenir l’homme social, sans affirmer que cet état d'isolement ait réellement existé; puis il montre la formation de la société et des lois positives, la naissance du droit des gens, du droit politique, du droit civil, enfin du gouvernement. Il pose, à cet égard, le fait et non le droit, en disant que la force générale peut être placée entre les mains d’un seul ou de plusieurs. Il réfute en passant l’assertion de Bossuet, que le gouvernement d’un seul est le plus naturel à cause de sa ressemblance avec le pouvoir paternel. « Le gouvernement le plus conforme à la nature est celui qui se rapporte mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi... La loi en général est la raison humaine ; les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison. Les lois doivent se rapporter à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu’on veut établir. au physique du pays, au climat. »
En insistant avec tant de force sur les diversités nécessaires, il ne nie pas l’unité, mais il la laisse trop dans l'ombre ; il n’établit
pas suffisamment qu’il est des principes généraux auxquels doivent tendre tous les peuples, malgré la différence de génie el de climat. ,
Il passe de là aux diverses espèces de gouvernements et pose la classification si célèbre et si débattue : 1° République, 2° Monarchie, 3° Despotisme ; les deux premiers, gouvernements modérés ou réglés (c’est-à-dire fondés sur des lois), le troisième, violent et sans lois. Confondre en une seule catégorie, sous le titre de République, le gouvernement de quelques-uns (aristocratie) et le gouvernement de tous (démocratie), le gouvernement du privilége et celui du droit commun, est tout à fait inadmissible, quoiqu'il y ait des degrés intermédiaires qui diminuent la distance. Séparer en deux catégories le gouvernement d’un seul qui gouverne par des lois et d’un seul qui gouverne sans lois, ne paraît guère moins contestable. S'il n’existe aucun pouvoir qui ait mission d'obliger le roi à respecter les lois, le roi se rapproche fort du despote, et, d’une autre part, il n’est guère d'état despotique où il n'existe quelque sorte de lois, un code religieux, par exemple.
Il y a là cependant autre chose que la convenance de distinguer la monarchie française du despotisme othoman. Il y a une différence très-réelle et que Montesquieu indique fort bien. Ce qui caractérise la monarchie, telle qu’il la définit, c’est l'existence de corps privilégiés, d’une magistrature et surtout d’une noblesse héréditaires comme le roi, qui constituent dans l’État des distinctions sociales que le roi n’a pas créées et ne peut détruire‘. « Point de monarque, point de noblesse ; point de noblesse, point de monarque, mais un despote. » Il faut, dans une monarchie, des terres substituées, des priviléges nobiliaires, incommunicables aux non-nobles ? (la monarchie française s’était altérée en dérogeant à ce principe), une magistrature propriétaire de ses charges
1. On peut ajouter un autre caractère capital; c’est l’existence de la propriété et du droit civil dans les monarchies. — Bossuet, dans la Politique de l'Écrilure sainte, avait déjà indiqué la distinction entre la monarchie et le despotisme, mais sans la définir,
2. Tant qu'ils ne sont point anoblis; car il admet les anoblissements à prix d’argent, pour absorber les riches roturiers dans la noblesse, — Les nobles ne doivent pas faire le commerce, Liv. XX.
(par conséquent la vénalité des offices), enfin un clergé privilégié, ce qui serait, au contraire, très-dangereux dans une république, La monarchie est une société hiérarchisée héréditairement; le despotisme est une société d’égaux sous un maître; l'égalité du néant (livre IL, chap. v).
Tout cela est très-juste et très-profond. Montesquieu jugeait, lui, que la monarchie ne peut s’associer à la démocratie, au principe électif, sans aristocratie, comme le rèvait d’Argenson ; que l’hérédité ne peut s'appuyer que sur l’hérédité.
Le chapitre sur les conditions de la démocratie n’a pas moins de portée. Le peuple, dit Montesquieu, doit, dans une démocratie, faire par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, et le reste par ses ministres (ses magistrats). — C’est une maxime fondamentale qu'il doit les nommer. Il lui faut de plus un conseil ou sénat, dont il nomme lui-même ou fait nommer Jes membres par un magistrat'. — Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité, général, préteur (magistrat judiciaire), édile (magistrat municipal), non pour faire les affaires. — C’est au peuple seul à faire les lois; cependant il est souvent nécessaire que le sénat puisse statuer, qu’il puisse mettre à l'essai une loi qui ne deviendra définitive que par la sanction du peuple.
Il faut chercher, dans d’autres parties du livre, le complément de ces maximes. Ceci est la théorie de la démocratie directe, où le peuple vote les lois en personne. Cette théorie se lie, chez l’auteur, à l’axiome que la république ne convient guère qu’aux petits états?, axiome qui est resté vaguement dans beaucoup d’esprits sans être bien compris. Il le corrige un peu plus loin en établissant qu'il peut y avoir de grandes républiques au moyen de la constitution fédérative. Il n’a plus qu’un pas à faire pour reconnaître la possibilité de grandes républiques unitaires, dont
1. Le sénat, suivant lui, doit être viager, si sa destination est d’être la règle et le dépôt des mœurs, la tradition constituée; si son but est de préparer les affaires, il doit être élu à temps.
2. Liv. VITE, ch. xvi-xx. — Une monarchie, ajoute-t-il, ne doit être ni petite, ni fort étendue. Un grand empire doit être despotique. Il n’en donne pas la vraie rai son; c’est qu'un grand empire se fonde sur la violation des nationalités; c’est une agrégation factice qui ne peut se maintenir que par la violence.
toutes les parties, au lieu d’être simplement alliées par un lien fédéral, soient unies par un système de délégation ou de représentation qui concentre et exprime dans son ensemble la vie nationale. Ici l'antiquité ne fournit plus d'exemples, puisqu’elle n'a connu la société politique que sous les deux formes de la tribu et de la cité, et non pas sous celle des grandes nationalités modernes. Montesquieu y arrive.
« Comme, dans un état libre, tout homme qui est censé avoir une âme libre, doit être gouverné par lui-même, il faudrait que le peuple en corps eût la puissance légisiative; mais, comme cela est impossible dans les grands états et sujet à beaucoup d’inconvénients dans les petits, il faut que le peuple fasse, par ses représentants, tout ce qu’il ne peut faire par lui-même. — Le grand avantage des représentants, c’est qu’ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple n’y est point du tout propre. — Il n’est pas nécessaire que les représentants, qui ont reçu de ceux qui les ont choisis une instruction générale, en reçoivent une particulière sur chaque affaire ‘. — Tous les citoyens, dans les divers districts, doivent avoir droit de donner leur voix pour choisir le représentant, excepté ceux qui sont dans un tel état de bassesse, qu'ils sont réputés n’avoir point de volonté propre.» Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes républiques; c'est que le peuple avait droit d'y prendre des résolutions actives et qui demandent quelque exécution, chose dont il est entièrement incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée.—« Le corps représentant ne doit pas être choisi non plus pour prendre quelque résolution active, chose qu’il ne ferait pas bien, mais pour faire des lois, ou pour voir si l’on a bien exécuté celles qu’il a faites, chose qu'il peut très-bien faire, et qu’il n’y a même que lui qui puisse bien faire (liv. XI, chap. wi). »
Voici donc à son tour la théorie de la démocratie représentative.
Il faut compléter les principes qu'a posés Montesquieu sur la nature dela République par un autre principe auquel il attache
1. ii admet done les mandats impératifs pour la direction générale, non pour les questions spéciales.
une importance capitale : c’est la séparation des pouvoirs. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, dit-il, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. — Il y a, dans chaque état, trois sortes de pouvoirs, la puissance législative, l'exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens (ou du droit public), l’exécutrice des choses du droit civil (ou privé); en d’autres termes, législative, exécutive proprement dite, et judiciaire ‘. Point de liberté si le pouvoir législatif est réuni à l’exécutif; point de liberté si le pouvoir judiciaire n’est pas séparé des deux autres *, La puissance de juger ne doit pas être donnée à un corps permanent, mais exercée par des personnes tirées du corps du peuple. — La liberté individuelle ne doit être suspendue que dans des cas extrêmes et par autorisation du pouvoir législatif,
Il juge ces conditions indispensables à tout gouvernement libre *.
Après avoir examiné la nature des trois espèces de gouvernement, il cherche leur principe, c’est-à dire le mobile qui les fait agir. Dans la république, c'est la vertu, c’est-à-dire l'amour de la patrie et de l'égalité. I1 blâme ceux qui veulent donner pour appuis à la république, au lieu de vertu, les manufactures, le commerce, les finances, les richesses, le luxe même. Cependant il adoucit bientôt la rigueur de ces maximes antiques et admet que la démocratie puisse se fonder sur le commerce et qu’il y ait des ‘ particuliers riches, pourvu que ces riches ne soient pas oisifs, que la loi des successions divise les fortunes à mesure et qu’on remédie à la trop grande inégalité des biens par les charges impo-
1. Les Trois Pouvoirs essentiels de Montesquieu ne sont donc nullement le pouvoir exécutif et les deux chambres, théorie secondaire dont nous parlerons tout à l'heure.
2. Dans la plupart des royaumes de l’Europe, dit-il, les deux premiers pouvoirs sont réunis dans la main du roi; mais il laisse à ses sujets l'exercice du troisième, ce qui fait que ce sont encore là des gouvernements modérés , quoique non libres. Il assimile presque, au contraire, la république de Venise au gouvernement des Tures, parce que les trois pouvoirs y sont réunis, — Il y a là beaucoup d'envie de ménager le pouvoir sous lequel il vit.
8. Liv. XI. — La bascule politique, dont on a tant parlé, consiste, pour lui, dans an certain équilibre entre le pouvoir législatif et l'exécutif. On peut remarquer que, pour atteindre le but qu’il se propose, il n’est pas nécessaire que ces deux pouvoirs soient égaux; il suffit que leurs attributions soient distinctes, et que le législatif, tout en dominant la politique générale du gouvernement, ne s’immisce pas dans l'administration.
sées aux riches et par les soulagements accordés aux pauvres !.
La monarchie, elle, subsiste indépendamment de la vertu politique, « qui est la vertu morale dans le sens qu’elle se dirige au bien général. — Dans une monarchie, il est très- difficile que le peuple soit vertueux. — L’ambition du l'oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, le mépris des devoirs du citoyen.…., le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est très-malaisé que la plupart des principaux d’un état soient malhonnèêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes » (Liv. IT, chap. v). Le ressort de la monarchie est donc autre : l'honneur, « c’est-à-dire le préjugé de chaque personne et de chaque condition , l'amour des préférences et des distinctions ?,» y prend la place de la vertu.
Quant au despotisme, il n’a d'autre principe que la crainte.
La nature et le mobile des divers gouvernements définis, Montesquieu établit comment chacun des gouvernements se corrompt. — La démocratie se corrompt, soit par la perte de l'esprit d’égalité, soit par l'extrême égalité, quand chacun veut être égal aux magistrats et que le peuple veut tout faire par lui-même, délibérer, exécuter, juger tout. L'égalité véritable ne consiste point à ce que tout le monde commande, ou à ce que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux.
1. Comme Montesquieu l’indique, la république, par le fait même de son existence, tend à susciter et à développer la vertu qu’elle réclame, en obligeant les citoyens à s’occuper sans cesse d'intérêts collectifs et d'idées générales, et en plaçant l’homme dans un milien social conforme à sa vraie nature. L'éducation y doit d’ailleurs préparer systématiquement les jeunes générations. — Un publiciste de notre temps, dans une remarquable étude sur Montesquieu, a dit, avec raison, que la vertu essentielle de la démocratie, son vrai principe, c'était la justice. P. Janet, Hist. de la Philosophie morale et politique, t. IT, p. 371 ; 1858.
2, Cette définition de l'honneur est plus que contestable. V. dans M. P. Janet, ibid., p. 364-366, et 374-378, d'excellentes réflexions sur ce sujet.
3. Le livre IV : Que les lois de l'éducation doivent étre relalives aux principes du gouvernement , renferme un très-beau chapitre sur l'éducation dans les monarchies : il fait ressortir ailleurs le contraste qui existe chez nous entre l'éducation de la religion
et celle du monde, contraste quelles anciens n’ont pas connu et qui à de si singuliers effets. Cette opposition ne saurait subsister dans une république.
La république aristocratique se corrompt lorsqu'elle devient héréditaire, c’est-à-dire apparemment lorsque l’hérédité entre dans le sénat et dans les magistratures !. — La monarchie se corrompt, lorsqu'on supprime les priviléges des corps et des villes. — Le despotisme se corrompt par le développement naturel et non par l’excès de son principe, qui est l’excès même.
C'est dans le livre XI, des Lois qui forment la liberté politique, que se trouve ce fameux panégyrique du gouvernement anglais, dans lequel on a trop souvent prétendu absorber toute la philosophie politique de Montesquieu. Il commence par y distinguer la liberté du peuple d’avec le pouvoir du peuple, ou démocratie. [1 définit la liberté politique, le droit de faire tout ce que les lois permettent ?, ce qui, en effet, peut exister hors de la démocratie pure. — Puis il pose, comme conditions de la liberté, la séparation des pouvoirs, le jugement par les pairs, la garantie de la liberté individuelle et la théorie représentative que nous avons analysée plus haut.
Ces principes sont applicables à tout état libre; mais Montesquieu ne les a pas présentés sous cet aspect abstrait ; ila, au commencement du livre XI, établi que chaque état a un objet particulier ; que les délices du prince sont l’objet des états despotiques ; que sa gloire et celle de l'État sont celui des monarchies ; qu’il y a une nation (l'anglaise) qui a pour objet la liberté politique. Ge sont les principes de la constitution de cette nation qu’il examine. « S'ils sont bons, dit-il, la liberté y paraîtra comme dans un miroir. » La conséquence de ce thème ainsi posé, c’est que, des principes généraux, communs entre l’Angleterre et tout autre état libre, il passe aux principes particuliers à la constitution du peuple anglais; constitution qui n’est enfermée dans aucune des catégories qu’il a définies, mais qui est une combinaison des divers gouvernements qu’il appelle modérés, c’est-à-dire
1. Nous passons ses observations fines et profondes sur les républiques aristocratiques, comme ayant peu d'intérêt positif aujourd’hui. Remarquons seulement qu’il n’y veut pas de droit d’aînesse : cela est bon pour les monarchies.
2. La liberté, dit-il encore, consiste à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir et à n'être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. Liv. IX, ch. m, Cette seconde définition vaut beaucoup mieux que l’autre, car on peut n’être paslibre en faisant tout ce que la loi permet, si la loi est oppressive.
de la république aristocratique, de la démocratique et de la monarchie‘. C’est ainsi qu'il Systématise : 1° législature en deux corps, l’un électif et re l'autre nobiliaire et héréditair de finances; 2° l’
la division de la présentant le peuple, e, et n'ayant que le veto en matière attribution du pouvoir exécutif à un monarque inviolable, ayant le veto, avec des ministres responsables, etc., etc. Lè, encore, il faut reconnaître sa sagacité : le plan du gouvernement mixle une fois admis ?, il est bien difficile que l’hérédité de la monarchie subsiste sans l'hérédité de la chambre nobiliaire ?,
Il donne donc la théorie de la constitution anglaise comme jamais on ne l’avait donnée en Angleterre : les politiques avaient pratiqué, sans l’analyser, cette constitution, œuvre du temps et non de l'idée; les philoscphes, Locke surtout, l'avaient dépassée pour tendre à la république pure*. Aussi la nation anglaise eutelle envers Montesquieu une profonde reconnaissance : il l'avait révélée, pour ainsi dire, à elle-même.
Au point de vue français et au point de vue philosophique, il y a là quelques réserves à faire; mais il est juste de se rappeler quels objets de comparaison Montesquieu avait sous les yeux : il vivait sous le gouvernement des lettres de cachet et des traitants, lorsqu'il peiguait cette société voisine où régnaient la liberté d'écrire et tant d’autres libertés, lorsqu'il écrivait ces pages admirables où il donne le secret de la force de l’Angleterre, de sa facilité à supporter les impôts les plus durs dans les dangers publics, parce qu’elle sait ce qu’elle paie, comment elle paie et
1. S'il fallait absolument classer cette constitution, l’on pourrait pourtant la faire rentrer dans la catégorie de la république, quoiqu’elle ne s'attache qu'à un seul des principes républicains, mais au premier, la liberté. Elle est, depuis 1688, beaucoup plus république que monarchie, puisque le dernier mot y appartient, de fait, à l’assemblée représentative.
2. Ajoutons : Et ses éléments existant, Car on ne saurait créer artificiellement une aristocratie héréditaire là où elle n’existe pas, et il faut bien se garder de croire que de toute noblesse puisse sortir une aristocratie,
3. 11 est cependant à observer que Montesquieu, quel que soit le motif de cette omission, ne parle pas de l’hérédité de la royauté. — Ajoutons qu’il sent très-bien lincompatibilité du gouvernement mixte avec les grandes armées permanentes dans la main du pouvoir exécatif.
4. Dans l'Esprit des Lois, Montesquieu paraît croire que la constitution anglaise finira par périr sous le despotisme : dans ses Pensées posthumes, il craint, au contraire, qu’elle ne ramène à la république, qui rendrait l'Angleterre trop forte et trop redoutable à ses voisins,
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pourquoi elle paie, de ce crédit enfin, qui relie si étroitement les citoyens à l’État et qui permet à l'Angleterre « d'entreprendre audessus de ses forces naturelles et de faire valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction, que la confiance et la nature de son gouvernement rendent réeiles !. » On peut bien l’excuser, n'ayant devant lui nul exemple vivant d'égalité ni de vertu, d’avoir été où il voyait du moins la liberté.
La grande idée historique de Montesquieu, qu'une circonspection facile à comprendre ne lui permet pas d’exposer clairement, mais qui transpire à travers tout son livre, c’est que le gouvernement mixte a existé dans toute l’Europe au moyen âge, lorsque le tiers-état affranchi eut complété les éléments du gouvernement gothique (germanique), royauté, noblesse et clergé; que ce gouvernement ne s’est organisé d’une manière durable qu’en Angleterre; qu'ailleurs, la monarchie en a. été la dégénération ?; que la monarchie, par la suppression graduelle des priviléges, restes du gouvernement mixte, tend ou au despotisme ou à l'État populaire (livre IE, chap. 1v).
Elle devait bientôt, en effet, aller par le despotisme à la république.
Si la sympathie historique et pratique de Montesquieu est acquise au gouvernerent mixte, on ne doit pourtant pas oublier, comme on le fait trop souvent, que sa sympathie philosophique appartient à un idéal supérieur : si l'Angleterre a la liberté politique, elle n’a pas la vertu, elle n’a pas l'égalité. C’est faute de vertu, dit-il, qu’elle n’a pu établir chez elle la démocratie au xvue siècle (liv. IL, chap. 1). Le gouvernement mixte est donc inférieur en théorie à la république démocratique.
1. Liv. XIX. ch. xxvur. Avec l'avantage politique du crédit, il en voit les inconvénients économiques, le danger des grosses dettes, danger qu'on s’est pourtant exagéré. V. liv. XXII, ch. xvrr. — C’est dans ce même chapitre qu’il signale si bien les qualités essentielles du caractère anglais, la forte individualité, l’activité inces sante, l'exercice continuel du raisonnement appliqué à la politique. Il est infiniment moins favorable aux Anglais dans ses Pensées détachées, où il s’indigne si fort de leur rénalité politique, de leur dureté et de leur égoïsme.
2. De là son antipathie exagérée, rétrograde à certains égards, contre Louis XIV. La brillante monarchie du xvix® siècle n’est, pour lui, que la corruption de celle d x1ve. De là aussi ce paradoxe sur Richelieu, qu’il appelle, dans ses Pensées, un de plus mauvais citoyens qu’ait eus la France.
Nous avons essayé d'analyser avec quelque développement ceïles des parties de l’œuvre de Montesquieu qui ont le plus remué le monde, et sur lesquelles les partis philosophiques et politiques se débattent depuis un siècle entier. 11 nous reste à indiquer rapidement les opinions exprimées sur d’autres points que la constitution politique par ce livre qui touche avec plus ou moins de profondeur à toutes les questions sociales.
Sur la pénalité, Montesquieu est favorable à la modération des peines, sans exprimer aucun doute sur la légitimité et la nécessité de la peine de mort. Il blâme les supplices barbares et la torture. Les lois criminelles doivent tirer chaque peine de la nature particulière du crime. La peine du sacrilége, par exemple, doit être seulement la privation des avantages que donne la religion. Il ne considère la pénalité que relativement à la sûreté sociale et non relativement à l'effet du châtiment sur l'âme du coupable. Il flétrit avec énergie l’espionnage politique.
I impose des devoirs excessifs à la société. « L'État doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé (liv. XXIIT, ch. xx1x) ». Il va sans dire que la grandeur des devoirs du citoyen répond, dans sa pensée, aux grands devoirs qu’il impose à l’État.
En matière d'impôts, il se prononce fortement pour l'impôt progressif, quant à la contribution directe et personnelle : le nécessaire ne doit point être taxé; l’utile doit l'être, mais moins que le superflu. Il approuve l'impôt sur les marchandises, pourvu que le vendeur paie et non l'acheteur, ce qui est moins sensible au public, et que l'impôt soit proportionné à la valeur des denrées. — Plus un peuple est libre, plus on peut lui demander de forts impôts. — Le système de la régie est bien préférable à celui des fermes. (Il remarque qu’en Angleterre, l’accise ou impôt des boissons, la douane et les postes sont en régie.)
L'augmentation désordonnée du nombre des troupes ruine tous les grands états de l’Europe!, Non-seulement on augmente per-
1. Le maréchal de Saxe dit la même chose, V. ses notes, dans l'Esprit de la Tac lique,
pétuellement les tributs, mais, les revenus ne suffisant plus, on fait la guerre avec son capital.
Il approuve le prèt à intérêt, « chose, dit-il, naturellement permise ou nécessaire. — IL faut que l'argent ait un prix, mais peu considérable. — Il ne faut pas proscrire l'usure (l'intérêt), mais la réduire à de justes bornes ».
Il n’approuve pas que le prince ou le magistrat taxe la valeur des marchandises; mais il approuve qu'une nation protége son commerce contre la concurrence étrangère, comme le font les Anglais (liv. XX, ch. x). Il craint déjà l'accroissement des machines, qui diminuerait le nombre des ouvriers (liv. XXI, ch. xv).
Sur les successions, il soutient qu'il n'est pas de droit naturel que les enfants succèdent aux pères; que l’ordre des successions dépend du droit politique ou civil. —Sans doute, c’est au droit civil à équilibrer le droit individuel de tester et le droit héréditaire de la famille, à régler et à limiter la transmission de biens qui s'opère des parents aux enfants; mais nier qu’une transmission quelconque des parents aux enfants soit de droit naturel, c’est nier la solidarité naturelle des générations. Chose très-singulière, Montesquieu ne semble pas distinguer la différence radicale qui est entre la succession aux fonctions et la succession aux biens; seulement, il retourne contre la successibilité civile la confusion que les partisans de l'hérédité monarchique cherchent à faire profiter à la successibilité politique (liv. XXVE, ch. v1).
Montesquieu ne fait pas cette même confusion entre le droit politique et le droit civil quant à la propriété : là, il pose trèsbien les limites; il reconnaît que le droit public ne peut anéantir le droit individuel; que, par exemple, l'État ne peut exproprier le particulier sans indemnité (1b., ch. xv).
Sur la question des mariages entre parents, il n'ya pas chez lui toute l'élévation morale désirable, et il y a de graves erreurs
istoriques; cependant les conclusions sont saines ; l'interdiction au mariage, l'inceste, finit là où finit le foyer domestique. Le foyer, le groupe de la famille, étant plus large dans la tribu primitive que dans la société moderne, l'interdiction devait embrasser plus de degrés de parenté.
oo
Il attaque à fond l’esclavage avec une indignation qui prerd la forme d’une amère raillerie, et provoque l'abolition de l'esclavage des noirs par une convention du droit des gens (liv. XV, ch. v). C’est à lui qu’est due l'initiative de cette grande idée.
Sa fameuse théorie des climats mérite qu’on s’y arrête un moment : il en fait presque l’unique principe de la diversité des nations, des lois et des mœurs, et ne tient pas le compte que l’on doit tenir, soit de ces diversités natives des races qui peuvent bien être modifiées, mais non pas créées ni détruites par le climat, soit de la puissance de l’idée, de la croyance, qui modifie les races autant que le climat lui-même. Il n’a point approfondi la question des nationalités, ce qu’on reconnaît encore mieux dans ce qu’il dit des conquêtes, quoiqu'il ait d’ailleurs sur le droit de la guerre des maximes très-saines et très-humaines (liv. X). L'héroïsme conquérant des Arabes, enfants d’une terre brûlante, et la servilité que la froide Russie a poussée jusqu’au fanatisme, semblent attester que le nord n’est pas plus voué nécessairement à la liberté que le midi à la mollesse.
Il fait de la théorie des climats une application très-hasardée à ce qui regarde les femmes : illes montre naturellement inférieures aux hommes dans les pays chauds, à peu près leurs égales dans les pays tempérés et devenues leurs supérieures moralement dans les pays froids, en tant qu’étrangères au vice général des hommes du nord, l’ivrognerie. Il en tire une espèce de justification de la polygamie dans les pays chauds?,
A travers les réserves dont il se couvre et les louanges sincères qu’il donne au christanisme pris dans son acception la plus générale, il applique non moins rigoureusement sa théorie à la religion. — Le christianisme, dit-il, est propre au gouvernement modéré; le mahométisme au despotique : on doit au christianisme un droit politique et un droit des gens que la nature humaine ne
1. Il prévoit l’objection quant à la Russie et fait une réponse très-frappante; c'est que la barbarie et le despotisme ne sont pas naturels à ce peuple du nord, à cette race d'Europe, et lui ont été apportés par des Asiatiques, par des Tartares. V,. 1. XIX.
2. La meilleure réponse à faire c’est que, dans les pays où la polygamie est permise, elle n’est guère que le luxe des riches et qu’elle ne fait le fond de la vie d'aucun peuple,
saurait trop reconnaître. — Le catholicisme convient mieux aux monarchies; le protestantisme à la république‘; les peuples du nord l'ont embrassé à cause de leur esprit d'indépendance et de liberté. — C’est le climat qui a prescrit des bornes à la religion chrétienne et à la mahométane.
Quoiqu'il y ait de la profondeur dans quelques-unes de ces observations, l’on peut dire qu’en général ce qui regarde la religion est le côté faible de l'Esprit des Lois. Montesquieu, la question des climats à part, où il présente les diverses religions comme effet et non comme cause, ne les considère que dans leurs résultats, que dans leur utilité pratique, non dans leurs principes : il ne remonte pas jusqu’à ces conceptions religieuses des lois de la vie, sur lesquelles se moulent les sociétés et dont découlent les lois positives. C’est une immense lacune. Lui, le seul homme du xvin siècle qui ait un certain respect des traditions, il n’en a pas cependant un sentiment suffisant pour "apprécier ce qu’il y a de plus fondamental dans le passé.
Il prend la question de la liberté religieuse comme celle de la religion même, au seul point de vue de l'intérêt social : il veut qu'on ne reçoive pas dans un état une nouvelle religion, parce que c’est une cause de discorde; mais que, si elle y est une fois établie, on la tolère; qu’on évite les lois pénales en matière de religion, parce qu’elles n’atteignent pas leur but. Il sort toutefois de ces froids raisonnements, à propos de l’inquisition, par un mouvement de haute et généreuse indignation.
L'Esprit des Lois se termine par un exposé purement historique des révolutions du droit civil et du droit féodal en France. L’auteur y soutient Boulainvilliers contre Dubos, quant à la conquête franke et à l’origine franke de la noblesse? : tout homme de robe et homme du midi qu’il soit, il se montre bien plus Frank et Germain que Romain de sentiment et de tradition. L'esprit nobiliaire domine cette dernière partie de son œuvre : sa pensée se com-
1. Il est curieux de rapprocher ceci de la prédiction des Lettres Persanes. V. ci-dessus, p. 368.
2. V. ci-dessus, p. 354. Son attention sympathique sur tout ce qui regarde les Franks lui a fait voir elair sur la nature de la fameuse Terre Salique, objet de tant de débats avant et après lui. V. liv. XVIII. ch. xx11. Il n’y a guère à ajouter à ce qu'il en dit.
plaît dans la vie multiple du moyen âge; l’esprit d’unité moderne l’étonne et le repousse; il s'élève contre la tendance croissante vers l’uniformité des lois : faire une coutume générale de toutes les coutumes particulières, serait, suivant lui, « une chose inconsidérée. » Ce génie si novateur se replie tout à fait ici sur Le passé.
Amis et adversaires ont souvent jugé Montesquieu tout entier sur cette portion de son livre et sur les chapitres qui regardent la constitution anglaise. L'analyse que nous avons donnée de l’ensemble de ses opinions permet d'apprécier si ces jugements sont fondés. Il y a deux hommes dans Montesquieu, deux esprits différents qu’il n’est point parvenu à mettre en harmonie; là est le secret deses contradictions. L'esprit français et l'esprit anglais, l’esprit philosophique qui juge les faits d’après les données de la raison et de la conscience, et l'esprit traditionnel qui subit et explique les faits au lieu de les juger, qui cherche son idéal dans le passé, se combattent sans cesse en lui. Il flotte entre la réalité de l’Angleterre, libre dans l'inégalité, et l’idéal de la république démo+ cratique‘ : il va jusqu'aux dernières extrémités dans les contraires ; l’homme de la tradition constitue des substitutions dans sa fannile; l’homme de l’idée va jusqu’à nier qu’il y ait aucun droit naturel dans l’héritage. Excepté les partisans du pur despotisme politique et religieux, tous les partis, depuis un siècle, démocrates et aristocrates, républicains et monarchistes constitutionnels, conservateurs de l’école dite historique et socialistes, ont procédé de Montesquieu; mais les républicains ont trop souvent oublié ce qu’ils lui devaient et l’ont trop facilement cédé à leurs adversaires ; il valait la peine d’être disputé et une grande moitié de son âme leur appartient?!
On peut résumer Montesquieu en disant qu’il a été l’homme de la liberté politique, comme Voltaire a été l’homme de la tolérance, de la liberté de penser. On a observé avec raison que l'ordre des matières paraît souvent arbitraire dans l’Esprit des
1. Il a un vif pressentiment des États-Unis : V. ce qu’il écrit sur Penn; liv. IV, ch. vi.
2. À propos de l'étude de ce grand livre qui à remué, sinon résolu, toutes les questions relatives au droit, nous devons citer, comme exprimant le point le plus avancé où nous semble être parvenue aujourd’hui la théorie, l'art. Droit de lEncyciopédie nouvelle, par M. Théodore Fabas.
Lois, que la méthode laisse fort à désirer, que les connaissances positives de l’auteur ne sont pas au niveau du sujet, qu’il ne sait pas tout ce qu’on pouvait savoir de son temps et qu’il n’a pas toujours la sévérité nécessaire dans le choix de ses documents : parmi les contemporains de Montesquieu, beaucoup se sont arrétés à l'écorce, aux saillies, au vif mouvement de la pensée, et ont cru qu'il n’y avait que de l'esprit dans ce livre où il y a tant d’esprit; mais l'homme qui étudie sérieusement Montesquieu est comme effrayé de la variété infinie des aperçus, de l’immense force de réflexion et de concentration qu’a exigée une telle entreprise. On comprend qu’épuisé en arrivant au terme, il ait déclaré qu'il ne travaillerait plus. Il eut le temps de voir le prodigieux succès de son œuvre, signalé, dans l’espace de dix-huit mois, par vingt-deux éditions françaises et un grand nombre de traductions en langues diverses ; mais il y survécut peu : il mourut dans un âge peu avancé, le 10 février 1755. Il repoussa les obsessions des jésuites qui assiégeaient son lit de mort pour lui arracher des rétractations, et ne leur répondit que par ces mots : « J'ai toujours « respecté la religion : la morale de l'Évangile est le plus beau « présent que Dieu ait pu faire aux hommes. » Il reçut le viatique des mains du curé : — « Vous comprenez, dit le prêtre, combien « Dieu est grand! — Oui, et combien les hommes sont petits! » puis il ferma paisiblement les yeux.
Il a laissé quelques opuscules, un Essai sur le Goût et des Pensées diverses. On y rencontre des vues élevées, ingénieuses, quelquefois paradoxales, des jugements plus que contestables, particulièrement en ce qui regarde la poésie et les beaux-arts, et des traits hardis qui révèlent le fond de sa croyance sur des points importants. Les principes y offrent quelques contradictions en matière de psychologie; toutefois il se montre nettement spiritualiste : il trouve, dit-il, dans les idées métaphysiques, à part les idées révélées, sinon l'entière certitude, du moins une trèscrande espérance de l’immortalité, et il s'élève, avec une sorte d’orgueil généreux, contre ceux qui acceptent de mourir tout entiers. Voici quelques autres passages caractéristiques. « Dieu est comme ce monarque qui a plusieurs nations dans son empire: elles viennent toutes lui porter un tribut et chacune lui parle sa