FIN DE MONTESQUIEU
langue : religions diverses. — Ecclésiastiques : flatteurs des princes, quand ils ne peuvent être leurs tyrans. Ils sont intéressés à maintenir le peuple dans l'ignorance ; sans cela, comme l’Évangile est simple, on leur dirait : Nous savons tout cela comme vous. — Trois choses incroyables parmi les incroyables : le pur mécanisme des bêtes, l’obéissance passive, et l’infaillibilité du pape. »
Les opinions religieuses définitives de Montesquieu paraissent donc se résumer en ceci : Dieu, l’âme immortelle, l'Évangile comme loi morale. Hostilité contre la papauté et l’église romaine, et peut-être contre toute théologie positive, ce qui semble indiqué par ses amères paroles contre les prêtres. Cela importe à constater, car ce qui n’est qu’indiqué chez lui, va être développé par un autre dans de larges proportions et avec une puissante de sentiment immense. La religion de Montesquieu, avec sa supériorité sur celle de Voltaire, et aussi avec ses lacunes, sera la religion de Rousseau, qui, en politique, sera de même l'héritier de Montesquieu et développera sa tendance républicaine‘ en écartant l'autre tendance ?.
Montesquieu a disparu au milieu d'un mouvement extraordinaire des esprits, qu’il a encouragé de ses derniers regards, mais qu’il eût certainement souhaité modifier et tempérer. Les progrès des sciences naturelles, éclatant avec une gloire sans exemple, enivrent les intelligences et suscitent un naturalisme enthousiaste, qui diffère essentiellement de la sèche incrédulité de la première moitié du siècle, mais qui, avec une impétuosité aveugle, se joint au vieux scepticisme et à la logique vulgaire pour pousser la philosophie sensualiste à ses dernières conséquences, arrêtées quelque temps par le bon sens pratique de Voltaire. En même temps que la philosophie pénètre les secrets et célèbre les magnificences du monde physique, elle ébranle tous les fondements du monde moral. Les esprits dérivent vers le chaos. La conscience humaine, alors, proteste. La philosophie du sentiment se pose en face de celle de la sensation : Montesquieu eût applaudi au sentiment au nom de
1. Ilia développera, mais la compromettra en donnant trop à l’unité et pas assez
à la liberté.
2. V. les Pensées, dans ie +. VII des Œuvres complètes, édit. de 1819; in-8°,
la raison! L’âme de la France va être disputée dans des combats de géants, non plus entre les novateurs et le passé, en faveur duquel aucune voix puissante ne proteste, mais entre novateurs et novateurs, comme si l’ancien ordre avait Aéjà disparu et qu'il ne s’agit plus que d’en disputer l'héritage. Une foule d’athlètes nouveaux remplissent l’arène : Buffon resplendit déjà, solitaire comme le roi des animaux au sein de la nature; Diderot, d’Alembert, Helvétius, poussent en avant la ligue tumultueuse de l'Encyclopédie; Rousseau se lève, seul contre tous. La sphère des faits commence à trembler au retentissement de l’orage qui bouleverse la sphère des idées, et les observateurs qui examinent de sang-froid le mouvement des choses pressentent l’ère redoutable qui va naître. « Tout ce qui peut être pensé ne l’a pas été encore », écrivait en 1743 le vieux Fontenelle! : « l'immense avenir nous garde des événements que nous ne croirions pas aujourd’hui, si quelqu'un pouvait les prédire. — Avant la fin de ce siècle, écrit, dix ans après, Chesterfield, «le métier de roiet de prêtre déchoira de plus de moitié... Tout ce que j'ai jamais rencontré dans l’histoire de symptômes avant-coureurs des grandes révolutions, existe actuellement et s’augmente de jour en jour en France? ».
1. Dans la préface d'une édition de ses comédies. — Duclos donne aussi des pronostics remarquables.