ÉTABLISSEMENTS. L'ARMÉE
de science de la grande guerre. On reconnaît, par une lettre de Maurice de Saxe au ministre de la guerre, qu’il prévoyait Les conséquences de l’état d’indiscipline et d’ignorance où était tombée
l'armée; mais, comme il n’avait point approfondi le système prus-
sien, il n’indique pas, dans cette lettre, de remède au mal nettement signalé. Il eût probablement trouvé ce remède, c’est-à-dire dérobé le secret de Frédéric IT, si une fin prématurée, suite de ses excès, ne l’eût enlevé à la France‘.
Les généraux éminents disparurent avec Maurice de Saxe et Lowendahl, qui survécut peu à son compagnon d'armes (il mourut en mars 1755); les hommes d'état s'étaient vu chasser du pouvoir dans la personne de Chauvelin et de l’aîné des d’Argenson; il restait dans le ministère deux hommes de talent, mais sans vues générales,
1. V. Éloge de Frédéric le Grand, par M. de Guibert. — Dans sa lettre au comte d’'Argenson, Maurice déclare que l’armée française doit éviter les affaires de plaine et de manœuvres, et tâcher de se réduire à des coups de main et à des affaires de postes. Il ne fut que trop bon prophète. —$Ses œuvres militaires, Réveries, Notes, etc., publiées en 1757, sont très-intéressantes à étudier. — Il eût voulu rendre l’équipement du soldat plus sain et plus commode, faire reprendre à la grosse cavalerie l’armure défensive et la lance, donner aux fantassins le pas cadencé comme chez les Prussiens, faire décider les affaires par la baïonnette et non par le feu, établir une école d'état-major, obtenir qu’on donnât les grades supérieurs non plus à l'ancienneté, mais au mérite; avoir, pour la défense des ports, des machines toujours prêtes, avec lesquelles on formerait à la minute des retranchements sous l’eau à l'entrée des ports pour arrêter les vaisseaux et les brûlots; créer une infanterie légère fort analogue à nos chasseurs de Vincennes. — Très-préoccupé de protéger la vie et la santé du soldat, il regrette les armes défensives d’autrefois. Il mélait à ses vices des sentiments d’humanité : il tâchait de faire disparaître le cruel usage de brüler les faubourgs des villes menacées ; il mettait les espions à la chaîne au lieu de les pendre. Il philosophe quelquefois plus sérieusement que dans ce bizarre Mémoire sur la Population dont nous avons parlé ailleurs. « Quel spectacle nous présentent aujourd’hui les nations ? — On voit quelques hommes riches, oisifs et voluptueux, qui font leur bonheur aux dépens d’une multitude. qui ne peut subsister qu’en leur préparant sans cesse de nouvelles voluptés. Cet assemblage d'hommes oppresseurs et opprimés forme ce qu’on appelle la société, et cette société rassemble ce qu’elle a de plus vil et de plus méprisable, et en fait ses soldats. Ce n’est pas avec de pareilles mœurs, ni avec de pareils bras, que les Romains ont vaincu l’univers. » Ce n’est pas Montesquieu, ce æ’est pas Rousseau qui parle ainsi : c’est Maurice de Saxe dans ses Réveries ! Maurice voudrait que tout Français fût soldat cinq ans, sans exception. — On voit, par ses réflexions, que les duels étaient toujours fréquents dans l'armée, cet que la peine capitale pour ce cas n'existait que sur le papier. Le duel était censé rencontre fortuite, ou bien les chefs de corps faisaient évader les duellistes. — Une chronique de 1742 raconte que le cardinal de Fleuri conseilla lui-même à son neveu de se battre avec un officier de son régiment qui l'avait provoqué. | Revue rétrospeclive,
k32 LOUIS XV. [1748-1756]
Machault et d’Argenson le jeune. L’abaissement du gouvernement devenait toujours plus profond sous la main de la Pompadour. L’altération de la santé de cette favorite, à partir de 1752, amena peu à peu, dans ses relations avec le roi, un changement qui semblait cevoir emporter sa fortune : il n’en fut rien, elle avait assuré par les ressources de son esprit l'empire conquis par sa figure : l'art d’amuser le plus ennuyé des hommes! et la toute-puissance de l'habitude rendirent sa domination inébranlable. La maîtresse se transforma en amie nécessaire, en conseillère de toutes les heures, en premier ministre de fait. Elle s'était fait donner les honneurs réservés aux duchesses (le tabouret, en 1752); elle s'imposa à la pauvre Marie Lesczynska comme dame du palais de la reine (en 1755); elle prétendait exiger chez elle, des grands, des princes du sang même, les marques de déférence accordées autrefois à madame de Maintenon, et la plupart avaient la bassesse de s’y soumettre. L’amie du roi jouait un rôle double : en public, elle jouait la vertu, elle faisait sonner bien haut l’innocence actuelle de ses rapports avec Louis XV; elle avait même offert à son mari de retourner auprès de lui, tout en le prévenant secrètement de se garder d'accepter l'offre : en particulier, elle n'était pas, comme on l’a dit, la surintendante, mais elle était la confidente des nouveaux plaisirs du roi. Il lui importait surtout d'empêcher que Louis s’attachât à quelque dame de la cour qui eüt pu s'emparer d’un ascendant durable; ce qui convenait à ses intérêts, c'était que le roi promenât ses galanteries banales parmi de jeunes filles ignoranies, des enfants sans intrigue et sans art. La dépravation croissante de Louis n’était que trop bien d’accord avec les vues de la favorite; la débauche ordinaire ne suffisait plus à ses sens blasés, s’il ne flétrissait l'innocence; il était tombé si bas, qu’il eût dégoûté le régent.
Louis avait d’abord reçu ses obscures maîtresses, tantôt dans un petit appartement des combles du château, près de la chapelle, tantôt dans une petite maison de l’avenue de Saint-Cloud; la charmante habitation de madame de Pompadour, appelée l’Ermitage*, et dont les jardins avaient été pris sur le parc de Versailies,
1. De cette époque date la salle de spectacle de Versailles (1748). 2. Aujourd’hui l’Aôlel des Réservoirs,