LE PARC-AUX-CERFS
lui servait aussi d'asile au besoin. Enfin, en 1755, Louis fit acheter secrètement, par intermédiaire, une maison cachée entre deux impasses, dans un coin obseur du quartier du Parc-aux-Cerfs de Versailles'. « Ce fut là l’origine d’un établissement tellement infâme, dit un historien?, qu'après avoir peint les excès de la Régence, on ne sait encore comment exprimer ce genre de désordres... On y conduisait de jeunes filles vendues par leurs parents, ou qui leur étaient arrachées… La corruption entrait dans les plus paisibles ménages, dans les familles les plus obscures Elle était savamment et longuement combinée par ceux qui servaient les débauches de Louis; des années étaient employées à séduire des filles qui n'étaient point encore nubiles, à combattre dans de jeunes femmes des principes de pudeur et de fidélité... » Un jour, une charmante petite Irandaise de douze ans, fille d’un pauvre réfugié jacobite,servit de modèle pour une tête de Vierge à un peintre chargé de décorer l'appartement de la reine. Bientôt après, le marquis de Lugeac, neveu de madame de Pompadour, et Lebel, valet de chambre du roi, annoncèrent à la mère de cette enfant que sa fille avait plu à une des dames de la reine, qui n'avait pas d'enfants et qui voulait la prendre auprès d'elle et assurer son avenir. On mena la mère et la fille chez la dame; puis, sous quelque prétexte, on les sépara. Quand la mère revint, elle ne retrouva plus ni la prétendue dame de la reine ni sa fille. Elle ne la retrouva jamais. L'enfant avait été conduite dans un pavillon des Tuileries, qui fut, dit-on, pendant bien des années, le dépôt provisoire des jeunes victimes que ravissait dans Paris le pourvoyeur Lebel. L'enfant fut expédiée des Tuileries dans les combles de Versailles. Une autre fois, le roi, étant venu à Paris en cortége pour un lit de justice, aperçut sur la terrasse des Tuileries une petite fille de douze à treize ans, dont l'extrême beauté le frappa : Lebel sut bien retrouver l'enfant. Cette fois, les choses se passèrent à l'amiable. Le père et la mère (le père était un chevalier de Saint-Louis, appelé de Romans) acceptèrent les propo-
1. Aujourd’hui le quartier Saint-Louis, rue Saint-Médéric. V. Histoire anecdotique des rues de Versailles, par M. Le Roi, bibliothécaire de la ville de Versailles, publica. tion très-curieuse.
| 2. Lacretelle, Hisioire de France pendant le dix-huitième siècle, t. III, p. 172.
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sitions du roi pour l'avenir de leur fille! Quand l'enfant eut quinze ans. on la conduisit à Versailles comme pour visiter le château; ses parents la remirent à Lebel sous quelque prétexte, et Lebel amena l’innocente créature aux petits appartements où le roi l’atfendait!
Ces faits se multiplièrent; le roi eut de toutes ces jeunes filles un grand nombre d'enfants; on les enlevait presque toujours aux mères dès leur naissance, afin d'empêcher qu’elles s’en fissent des moyens de crédit, et d’étouffer le scandale. Il y à de touchantes anecdotes sur les efforts de ces jeunes mères pour se rapprocher de leurs enfants, entre autres sur l’Irlandaise, qui retrouva sa fille à force d'adresse et de persévérance, et en fut de nouveau barbarement séparée. Au Pare-aux-Cerfs, où n'avaient été ni l’Irlandaise ni mademoiselle de Romans, on s’efforçait de cacher aux jeunes pensionnaires qui était le maître du logis; une d'elles Vayant découvert et ayant fait un éclat, on l’envoya dans une maison de folles.
Il faut ajouter un dernier trait pour peindre Louis XV : ses vices avaient un caractère étrange; c’étaient des vices, non pas du xvine siècle, mais du moyen âge. La superstition s’unissait chez lui, comme chez Henri III, au libertinage le plus abject. Il avait pour piété une crainte d’esclave. Il mêlait les pratiques du culte à ses infamies; il dictait les prières du matin et du soir aux pauvres petites créatures qu’il souillait, et priait avec elles'!..
3. Voir Journal de Barbier, t. III, p. 453. — Soulavie, Anecdotes de la cour de France pendant la faveur de madame de Pompadour, ©. 1x1-v. — Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de Pompadour, ap. Bibliothèque des Mesmoires relatifs à l'histoire de France pendant le dix-huitième siècle, t. III, p. 78-82. — Madame du Hausset, tout en cherchant à atténuer les faits, en dit assez pour confirmer plutôt que pour démentir Soulavie. — Mémoires de madame Campan, t. II, p. 29-45. Nous avons écarté l'anecdote de mademoiselle Tiercelin, racontée par Soulavie, parce que nous la soupçonnons de faire double emploi avec celle de mademoiselle de Romans; Soulavie peut avoir été inexact sur les détails, et le pére, qui était de qualité, dit Soulavie, s'appelait peut-être Tiercelin, de Romans. Les faits relatifs à mademoiselle de Romans sont empruntés à madame Campan, dont assurément on ne suspectera pas le témoignage. Plus tard, l'ambition vint à cette jeune fille ; elle prit quelque influence sur Louis XV; devenue mère d’un fils, elle obtint qu’il fût baptisé sous le nom de Bourbon, ce qui ne se fit pour aucun autre -enfant naturel du roi; elle rêvait de le faire légitimer, comme les enfants de Louis XIV, et visait à supplanter madame de Pompadour, Le roi lai arracha brutalement son